Pensez-vous qu’un jour une nouvelle, mais pas totalement nouvelle catégorie de commerçants au détail doublera les vendeurs de « malmode » par la droite ?

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Que la mode éclair (la fast fashion) sera bouffée par de la compétition venue de vos placards et du mien : les beaux vêtements d’occasion ?

C’est ce qu’a toujours cru Julie Wainwright, chef de la direction et fondatrice de The RealReal, qui vient d’entrer brillamment au NASDAQ, après avoir été chercher quelque 300 millions d’investissements.

PHOTO LUCAS JACKSON, REUTERS

Julie Wainwright, chef de la direction et fondatrice de The RealReal

Qu’est-ce que The RealReal ? Ce sont maintenant quelques jolies boutiques, modernes, agréables, remplies de belles choses, comme les commerces de luxe des beaux quartiers à Los Angeles et à New York. Mais c’est d’abord une boutique en ligne de revente de vêtements, d’accessoires et d’objets de luxe d’occasion. Déjà portés.

Qu’est-ce qui différencie l’entreprise d’eBay ?

Le type de produits est limité : vêtements, chaussures, bijoux, montres, sacs à main, meubles, objets de maison, œuvres d’art.

Mais surtout, surtout, tout est contrôlé, certifié.

Les boucles d’oreilles Dior sont authentiques, le manteau Gucci ou la lampe Artemide aussi.

Une centaine de personnes sont payées par la maison, établie dans d’immenses entrepôts dans le sud de San Francisco, pour s’assurer que tout est vrai. De vrais joailliers certifient montres et bijoux. Des spécialistes de la mode passent à travers les montagnes de vêtements pour chercher les détails — une façon d’écrire la marque, un type de couture, la finition — qui distinguent le vrai du faux.

En outre, sur le site, la présentation des produits est standardisée, claire. On est chez des pros.

De plus, des algorithmes déterminent les prix, en se fiant aux ventes passées et aux réactions des consommateurs aux prix affichés.

Si un vêtement est mis en vente à un prix trop élevé et est ensuite boudé, son prix sera automatiquement réduit.

On est loin de l’esprit un peu souk d’eBay.

L’expérience est facile. Rassurante.

Et comme il y a une garantie sans contrefaçon, phénomène qui nuit énormément aux autres sites de revente, on peut s’aventurer dans des marchés onéreux. Sur The RealReal, un sac à main Hermès peut se vendre des milliers de dollars.

Même si, comme tant d’autres entreprises émergentes en techno, The RealReal n’est pas encore profitable, on voit comment les marges peuvent y être intéressantes.

Rencontrée en 2016 à San Francisco, dans le cadre d’un reportage sur l’économie du partage, Mme Wainwright était déjà hyper confiante et ambitieuse.

C’était avant que son entreprise ouvre aussi de vraies boutiques, comme elle en rêvait, qui depuis cartonnent.

C’est fou, toute la richesse cachée dans nos garde-robes, m’avait-elle expliqué. The RealReal puise dans une mine d’or. Une mine sous nos yeux.

Et une mine d’or logique, qui répond aux interrogations de notre époque. On revend des produits existants, on recycle et on coupe l’herbe sous le pied aux entreprises de mode éphémère vertement critiquées pour les dommages que ce type de vêtements à courte vie fait à l’environnement, et pour la façon dont ces fabricants traitent leurs travailleurs.

Interrogée récemment par les médias américains, Mme Wainwright est catégorique : c’est dans ce marché qu’elle va chercher ses clients, bien plus que dans le marché du luxe.

Cela répond à une question maintes fois soulevée : le marché de l’occasion fait-il mal à l’industrie du luxe puisqu’on peut acheter sur des sites comme The RealReal — ou ThredUp ou le français Vestiaire Collective — des produits chics à prix nettement moins élevés ?

La réponse est non.

En fait, ce qui s’installe comme système ressemble plutôt à ce qui se fait depuis toujours dans bien d’autres secteurs, notamment celui de l’automobile.

Certains, qui en ont les moyens, achètent neuf, à fort prix. D’autres achètent ensuite l’usagée. Et d’autres, l’usagée de l’usagée.

Et chacun embarque dans le circuit là où on trouve le prix qu’on est prêt à payer.

Chez Rebag, un plus petit revendeur d’occasion installé à New York, on propose même des plans de rachat des produits. On achète un sac, et on le redonne à l’entreprise au bout d’un certain temps, à une valeur préétablie par le commerçant, valeur qui représente une part appréciable du prix de départ. Ainsi, on paie essentiellement pour avoir le sac pendant un certain temps. Exactement comme avec les voitures louées à long terme, où l’on s’entend sur le rachat du véhicule par le concessionnaire.

La seule condition pour que le système marche ? Il faut que le produit de départ soit durable, solide, bien fait.

On achète une BMW qui a 10 ans et 200 000 kilomètres au compteur. Ou une Volvo. Pas une Ford Fiesta.

On achète du Marie Saint Pierre d’occasion. Pas du Zara.

The RealReal est la première entreprise dans ce créneau précis de la mode à se lancer en Bourse. Peut-être que d’autres suivront. En mode, mais aussi dans d’autres secteurs, même si la question du transport demeure un défi.

Comment peut-on faire un The RealReal de l’auto ou du meuble si le produit qui fait notre affaire est à l’autre bout de l’Amérique ?

On n’expédie pas un canapé de la même façon qu’une ceinture ou des boucles d’oreilles.

Mais il ne fait aucun doute que cette nouvelle génération de revendeurs, post-eBay, a le vent dans les voiles.

Et pourquoi ?

Parce que c’est écolo.

Mais aussi parce qu’on commence à rendre l’expérience d’achat d’occasion presque semblable à celle d’achat du neuf et, ainsi, on ouvre un nouveau créneau du marché, celui des gens qui aiment l’idée de l’achat d’occasion, mais pas la réalité.

Mme Wainwright m’avait aussi dit, quand je l’avais interviewée, que le marché canadien était dans ses plans. Parce que, actuellement, on peut acheter sur The RealReal et se faire livrer le tout par la poste, mais il n’y a pas de système pour consigner nos vêtements et compagnie.

Voyons voir si les nouveaux fonds serviront à venir de ce côté-ci de la frontière, comment le marché d’ici réagira et s’il y aura une entreprise canadienne capable de lui faire une vraie concurrence. On l’espère.