L’histoire est tout sauf banale : un vendeur de stupéfiants qui entre dans un des bureaux de la prestigieuse Caisse de dépôt avec une enveloppe de 15 000 $ comptant. Et qui transmet cette somme à un cadre pour lui rembourser une dette personnelle !

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

L’anecdote est vraiment choquante. Comment est-ce possible ? À n’en pas douter, l’institution a pris la bonne décision après les révélations troublantes du Journal de Montréal sur la filiale de financement immobilier Otéra : commander une enquête indépendante approfondie et en livrer les conclusions au grand public. En toute transparence.

C’est dans le rapport d’enquête de la firme Osler Hoskin & Harcourt qu’on apprend cette histoire d’argent comptant digne d’un roman sur la mafia. Il y est aussi question d’un prêt de 180 000 $ d’une durée d’une semaine qui aurait rapporté 2000 $ à une cadre, soit l’équivalent de 78 % d’intérêts annuels, ce qui est usuraire.

Le reste avait essentiellement été révélé par le Journal(1). D’abord, le grand patron d’Otéra, Alfonso Graceffa, a bénéficié de prêts de plusieurs millions de la part d’une filiale d’Otéra pour financer ses immeubles à revenus. Selon ce qu’on comprend du rapport, Graceffa n’a commis aucun manquement à l’égard de ces prêts, puisqu’il les avait déclarés à ses supérieurs et qu’ils n’étaient pas hors normes. Cependant, on lui reproche d’avoir communiqué avec le dirigeant de la filiale d’Otéra pour discuter des modalités de certains prêts, ce qui constitue un manquement.

Deuxièmement, selon le Journal, la vice-présidente d’Otéra, Martine Gaudreault, a comme conjoint un prêteur alternatif qui a fait des affaires avec des membres du clan Rizzuto, de la mafia montréalaise. Selon le rapport, « de tels liens et fréquentations directes et/ou indirectes » avec le crime organisé constituent un risque réputationnel pour la Caisse, ce qui est inadmissible.

Enfin, l’économiste d’Otéra, Edmondo Marandola, était jusqu’à tout récemment l’un des associés d’un projet immobilier dont deux des actionnaires ont un passé tumultueux. Il a également agi comme représentant d’un individu louche pour une transaction immobilière. Dans ce dernier cas, le rapport parle aussi d’un risque réputationnel pour l’institution.

Globalement, la firme Osler conclut qu’il n’y a « aucune preuve de fraude ou de blanchiment d’argent » touchant le portefeuille d’Otéra. De plus, rien ne permet de croire que les personnes visées agissaient de concert, ni que le crime organisé a infiltré Otéra.

Il n’y a pas lieu de douter une seconde de la probité du rapport ni des 120 enquêteurs et analystes qui ont travaillé à l’enquête, qui a duré trois mois et demi. 

Les conclusions, faut-il dire, ont été obtenues après la saisie de 1,5 million de documents et une facture de 5 millions de dollars.

Le rapport conclut néanmoins qu’il y a eu d’importants manquements à l’éthique, qui exigent un rehaussement important des normes de gouvernance d’Otéra. Et ces manquements expliquent le renouvellement complet du conseil d’administration d’Otéra, le remplacement de son PDG et le congédiement des trois cadres mentionnés ci-haut, notamment.

Cinq questions

Cela dit, certaines questions importantes restent en suspens dans cette affaire, pour lesquelles la Caisse n’a pas de réponses.

Première question : la haute direction d’Otéra était-elle au courant des agissements douteux qui se déroulaient au sein de l’organisation ? Dit autrement, Alfonso Graceffa ou encore l’ex-président du conseil d’Otéra Daniel Fournier savaient-ils, par exemple, que des cadres avaient des fréquentations douteuses ? La Caisse ne veut pas répondre à cette interrogation.

Deuxième question : Graceffa, Fournier ou d’autres cadres et administrateurs subiront-ils les conséquences financières de cette tempête ? Dans ce milieu, quand les résultats financiers sont au rendez-vous, les primes sont très élevées et les arguments fusent pour les justifier. Mais qu’arrive-t-il quand il y a des dégâts ? Qui paiera la facture de 5 millions de l’enquête ?

Le PDG de la Caisse, Michael Sabia, nous assure que les personnes qui ont quitté Otéra dans cette affaire n’ont pas touché d’indemnité de départ. 

Toutefois, la Caisse ne peut nous dire s’il y aura des réclamations financières ni indiquer s’il y aura des poursuites.

Troisième question : les prêts consentis par une filiale d’Otéra à des entreprises de Graceffa ont-ils tous été remboursés ? Impossible d’avoir une réponse à ce sujet de l’institution. Dans le nouveau guide d’éthique qui sera implanté, cependant, il est indiqué qu’il ne sera plus possible pour Otéra ou ses filiales d’accorder des prêts, directement ou indirectement, aux dirigeants, comme ce fut le cas avec M. Graceffa.

Quatrième question : en plus du prêt illicite de 180 000 $, quels sont la quantité et les montants de prêts commerciaux effectués à titre personnel par l’une des personnes congédiées ? L’enquête a remonté jusqu’en 2008 pour vérifier, mais le rapport n’en fait pas mention.

Et, par ailleurs, comme les transactions au comptant, par nature, ne laissent pas de traces, impossible de réellement savoir s’il y en aurait eu d’autres que les 15 000 $ du rapport entre 2008 et 2019.

Enfin, cinquième question : la grande firme immobilière Ivanhoé Cambridge, de qui relève Otéra, est-elle à l’abri de tels problèmes éthiques et de gouvernance ? Hier, la Caisse a dit que son géant de l’immobilier n’avait pas été visé par l’enquête, puisqu’il n’y avait pas d’allégations. Toutefois, le code d’éthique d’Ivanhoé, moins exigeant, devra lui aussi être redressé à la hauteur de celui de la Caisse, a-t-on appris hier.

À n’en pas douter, il fallait cette enquête sur Otéra, puisque la réputation de la Caisse vaut beaucoup, comme le dit Michael Sabia. Il est tout de même triste qu’il ait fallu 5 millions d’argent public pour faire la lumière sur des manquements qui sont, pour la plupart, plutôt évidents.

(1)La Caisse de dépôt n’associe pas de noms précis aux événements dénoncés pour respecter la Loi sur les renseignements personnels, à laquelle elle est soumise, bien qu’elle confirme les départs des trois cadres mentionnés. Les noms associés directement aux événements viennent des reportages du Journal de Montréal, non contredits.