Faisons les comptes, voulez-vous ? Le conservateur Jason Kenney vient d’être élu en Alberta et il s’en prend au Québec, à la péréquation et à la taxe carbone, alors faisons les comptes.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Qu’est-ce qui coûte le plus cher, notre péréquation ou votre production de gaz à effet de serre (GES) ?

Les Albertains ont « vécu sur le bras » du pétrole pendant des années, en se donnant le système de santé le plus coûteux au Canada, des salaires très élevés et les impôts les plus bas. Grâce au pétrole, ils ont l’un des niveaux de vie les plus élevés au monde, mais ils refusent d’éponger les coûts énormes qu’engendre la production de GES.

Ce niveau de vie encore très haut, justement, est la principale raison qui explique pourquoi les Albertains contribuent beaucoup à la péréquation, par le truchement de leurs impôts fédéraux.

Alors, faisons les comptes : combien vaut l’environnement que consomment les Albertains en produisant du pétrole polluant ? Et comment se compare cette valeur avec la part qu’ils versent en péréquation ? (1)

Ça tombe bien, mardi, le gouvernement fédéral a publié l’inventaire des GES par province, au moment même où les Albertains se rendaient aux urnes pour élire Jason Kenney.

En 2017, selon l’inventaire, l’Alberta a émis 273 millions de tonnes de carbone, comparativement à 78 millions de tonnes au Québec. Ces émissions équivalent à 64 tonnes par habitant en Alberta, comparativement à 9,3 tonnes au Québec, soit un écart de quelque 55 tonnes par habitant.

Ces 55 tonnes ont une valeur. En novembre, une tonne de carbone changeait de main pour quelque 21 $ sur le marché du carbone (SPEDE). Et, d’ici 2022, le gouvernement Trudeau veut imposer une taxe pour certains producteurs de carbone à hauteur de 50 $ la tonne.

Ces niveaux peuvent servir de barème, bien qu’ils soient très bas. Selon certains économistes, il faudrait que le prix du carbone grimpe à 200 $ la tonne pour refléter réellement le coût des conséquences énormes du réchauffement climatique.

Autrement dit, l’économie albertaine consomme une valeur annuelle de GES qui varie probablement entre 1100 $ et 11 000 $ de plus par habitant que celle du Québec, si l’on prend les deux extrêmes (55 tonnes x 20 $ ou 200 $ la tonne). 

Attachez vos tuques, cette somme impayée, qui s’apparente à une subvention, se traduit par une valeur qui oscille entre 4,7 milliards et 47 milliards de dollars ! Chaque année !

Qu’en est-il du chèque de péréquation ? Pour le savoir, il faut calculer la part du total des impôts prélevés par le fédéral – la péréquation est payée par le fédéral – qui vient des Albertains. L’an dernier, cette part s’élevait à 16,8 %, ce qui permet d’estimer que 3,1 milliards des impôts fédéraux versés par les Albertains l’an dernier ont servi à la péréquation canadienne. Et de cette somme, 1,9 milliard est allé au Québec.

Conclusion ? Les coûts environnementaux que refusent de payer les Albertains – et que nous subissons tous – sont bien supérieurs au chèque que se plaint de payer Jason Kenney. Au mieux, ils sont environ deux fois plus élevés (4,7 milliards contre 1,9 milliard) et, au pire, vingt fois plus.

J’en conviens, les Albertains ne sont pas les seuls à bénéficier de cette forme de subvention à la production de pétrole. Les automobilistes de partout, dont ceux au Québec, sont bien heureux d’abreuver leur voiture d’essence en payant un prix plus bas qu’il ne le serait si le réel coût environnemental de la production était inclus. Et les pétrolières devraient, en principe, assumer une plus grande part des coûts environnementaux de leur production, qu’elles refileraient probablement aux consommateurs, en supposant que ce soit rentable.

Les Canadiens de l’Ouest ne devraient donc pas être les seuls à payer, et il est illusoire d’exiger que la consommation globale de carbone de l’Alberta soit ramenée au niveau du Québec. Il reste que les Albertains en sont les principaux bénéficiaires.

Depuis 2005, les redevances versées par les pétrolières à l’Alberta ont oscillé entre 2,8 milliards et 14,3 milliards par année. Et ces sommes ne mesurent pas les retombées qu’ont procurées les investissements monstres des pétrolières à l’économie albertaine dans les années 2000.

On pourrait prendre le problème sous un autre angle. Et imputer aux Albertains le seul coût environnemental du pétrole dit bitumineux – nettement plus polluant – qu’un nombre grandissant de Canadiens veut bannir. L’an dernier, la production de ce pétrole a émis 81 millions de tonnes de GES en Alberta, en hausse de 45 millions de tonnes par rapport à 2005. La valeur environnementale de ces 81 millions de tonnes varie donc entre 1,6 milliard et 16 milliards de dollars par année, selon mon échelle de prix pour le carbone.

Ces estimations sont évidemment bien imparfaites, mais les chiffres sont éloquents : la production de pétrole a un coût environnemental très important, qui bénéficie surtout aux Albertains et qui est supérieur à la péréquation.

Certains me répliqueront que le réchauffement climatique est un complot. Ils trouveront quelques exemples ici et là pour contredire le très large consensus scientifique sur le sujet. Et ils me diront, au fond, que l’environnement n’a pas de valeur.

Êtes-vous de ceux-là, M. Kenney ? Sinon, quand fait-on les comptes ?

(1) Merci à l’économiste Michel Poitevin, de l’Université de Montréal, pour les discussions sur la valeur du carbone et cette forme de subvention intrinsèque.