Connaissez-vous les signaux faibles ?

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

On les appelle « faibles », mais ils sont surtout discrets, naissants, subtils, parfois un peu cachés. Ce sont ces signaux qu’envoie le zeitgeist, l’esprit du temps, pour nous indiquer que les choses changent et comment elles changent.

Actuellement, ce concept est très prisé en innovation puisque les signaux faibles sont souvent des indices cruciaux pour déterminer ce qui fera le succès d’affaires de demain. Les signaux faibles, c’est ce qu’ont détecté les entrepreneurs dont les sociétés aujourd’hui cartonnent avec des nouveautés développées juste au bon moment, quand on était prêts à les recevoir, que ce soient des laits végétaux, des applications pour téléphones intelligents, des voitures électriques, des sites Instagram ou de la robotique spécialisée. 

Alexandre Mars, lui, croit que les signaux faibles, actuellement, nous parlent d’un besoin de partager.

Homme d’affaires du monde techno, créateur et vendeur d’entreprises en démarrage à succès, ce Français d’origine, installé à New York depuis 2010 avec sa famille, estime en effet que l’enrichissement sans sens profond n’a plus la cote chez les nouvelles générations du monde des affaires. Et que l’avenir sera fait de partage et de valeurs. 

Le livre qu’il vient de lancer au Québec est intitulé Donner, la révolution du partage. En anglais, son sous-titre est « Purpose Is The New Currency ». On pourrait donc dire, en français, que les nouvelles valeurs sont les valeurs, comme si le mot « valeur » portait maintenant nécessairement, en même temps, ses deux sens : celui de valeur monétaire et celui de valeur morale, les deux ne pouvant plus être dissociés.

Nous vivons dans un monde, explique Alexandre Mars, où les forces montantes ou vives de la société ne veulent plus consommer ou construire dans les anciens automatismes. 

L’esprit du moment, c’est « nous allons décider où nous allons agir ». Et qui on va aider. Et ça vaut autant pour les achats que l’on fait que pour les emplois que l’on choisit.

Qu’on parle des entrepreneurs derrière la marque C’est qui le patron en France – maintenant numéro un dans le lait – ou de ceux de sociétés comme Kiva ou Aspiration en Californie, l’esprit est le même. Allons ailleurs, autrement, où on choisit d’aller. Le statu quo n’a plus préséance. 

Et le nouveau chemin mènera probablement vers le démantèlement de sociétés trop grosses – les fameux GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) – comme on a démantelé les vieux monopoles du train et du téléphone, jadis. « Les gens n’acceptent plus l’inacceptable. » Et il mènera vers plus de partage. Encore là, parce que la réalité l’exige. Si les politiques avaient été meilleurs à détecter ces signaux faibles, croit Alexandre Mars, ils auraient vu venir les gilets jaunes…

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Alexandre Mars a 44 ans, quatre enfants et entre des études à HEC Paris et son déménagement à New York, il a donné naissance aussi à des entreprises technos – A2X, ScrOON, Phonevalley –, toutes revendues à des prix suffisamment intéressants pour que l’homme d’affaires soit aujourd’hui indépendant de fortune. 

Sa dernière création, Epic, non seulement ne gagne pas d’argent – il la finance à 100 % à même ses revenus personnels, incluant ses 40 salariés dans six bureaux de Mumbai à Londres, en passant par Paris, San Francisco et Bruxelles –, mais encore elle en distribue. 

L’objectif d’Epic est simple : aider les gens à aider, à partager.

À travers les années, Alexandre Mars a constaté que beaucoup de gens, en fait presque tout le monde, à sa propre échelle, cherchaient à aider, mais que leur bonne volonté était souvent éteinte par la crainte de ne pas donner à la bonne cause, au bon organisme. 

Cette quête d’efficacité dans le don – pour être certain que l’argent ne soit pas perdu en frais administratifs ou en programmes inutiles – l’a amené à mettre sur pied cet Epic, qui sélectionne des façons d’aider garanties. Près d’une trentaine d’organismes ont été choisis. La moitié dans des pays en voie de développement. Des thèmes sont établis chaque année. Des reçus fiscaux sont délivrés dans 27 pays (pas ici). 

L’an dernier, Epic est ainsi allée chercher 17 millions US, qui ont été entièrement redonnés.

L’organisme cherche à être créatif dans la façon dont il amène tout le monde à contribuer. 

Alexandre Mars raconte que chez Dior, par exemple, on a établi des « journées Epic » – ce sera le 6 septembre cette année – où 10 % des ventes seront remises à l’organisme. La Ligue française de soccer, elle, a décidé de donner chaque fois qu’un but est compté. Grand corps malade, le rappeur, donne 1 % de ses bénéfices. 

Et tout ça, dit l’homme d’affaires, part d’un réel besoin de donner un sens à la journée, un réel désir d’avoir un sentiment de partage. 

Et c’est ancré dans un nouveau sens de la collectivité transformé par les nouvelles plateformes de communication. 

À cet égard, Alexandre Mars rappelle qu’Uber a perdu des centaines de milliers de clients à la suite de la campagne #deleteUber, il y a deux ans. Et on pourrait ajouter que #metoo a mis fin à la carrière de plus d’un bonze des médias ou des affaires, les victimes découvrant grâce aux médias actuels qu’elles n’étaient pas seules. 

Est-ce la capacité d’agir collectivement qui fait ressortir une nouvelle générosité ? Ou est-ce la nouvelle proximité de tous, par l’entremise de la technologie, qui nous décourage maintenant d’être égoïstes comme jadis ?

Quoi qu’il en soit, le monde change.