Cascades, le dernier fleuron québécois du secteur des pâtes et papiers, se transmettra-t-il à une autre génération de la famille Lemaire ? Pour l'entreprise qui n'a pas d'actionnaire de contrôle ni d'actions à droit de vote multiple, la question se pose certainement. Mais son fondateur, Bernard Lemaire, ne croit pas que son entreprise subira le même sort que Domtar ou Tembec, qui ont été rachetées par des intérêts américains.

Publié le 3 avr. 2019
HÉLÈNE BARIL
HÉLÈNE BARIL LA PRESSE

« Je ne sais pas ce qui peut arriver, répond honnêtement l'entrepreneur à cette question. Mais j'espère que la famille va rester. » À 83 ans, Bernard Lemaire reste l'optimiste qu'il était adolescent quand, vidangeur dans l'entreprise familiale, il ne voyait pas les déchets, mais les matériaux de valeur à récupérer.

D'avoir bâti à partir de rien deux géants de Québec inc., Cascades et Boralex, reste sa principale fierté, dit-il lors d'un entretien avec La Presse, à l'occasion de la publication de sa biographie. Ma vie en Cascades, écrite par Christian Bellavance, sera en librairie demain.

Cascades, dont la capitalisation boursière frise les 800 millions, et Boralex, dont les actions valent 1,7 milliard, portent fièrement la marque des Lemaire, basée sur le respect des employés et le partage des profits. Elles sont des jalons importants de l'histoire économique du Québec. « Et on est allés ailleurs aussi », souligne le fondateur, en évoquant la présence de Cascades et de Boralex en France et aux États-Unis.

Un projet après l'autre

Aujourd'hui, la mémoire de Bernard Lemaire lui joue des tours et il a souvent besoin de sa compagne Irène pour l'aider à raconter ses histoires, mais il a encore des projets. « Mais ils ne veulent pas », dit-il à propos des gens de son entourage, qui voudraient bien qu'il modère ses ardeurs. Après avoir mis sur pied un élevage de boeufs Highland de 1500 têtes, il voudrait « faire du sirop d'érable », annonce-t-il.

Bernard Lemaire a toujours vécu ainsi, travaillant sans relâche et un projet après l'autre. On lui a souvent reproché de laisser à d'autres la responsabilité de les mener à bon port.

L'entrepreneur en série

« Ça devient un défaut quand ça devient trop gros. La compagnie grossit, grossit et grossit et ça devient désorganisé un peu. Parce que Bernard, lui, pense toujours au prochain projet. »

- Martin Pelletier, un des dirigeants de Cascades

Cascades a commencé par sauver le vieux moulin à papier de Kingsey Falls, et le village en même temps. De sauvetage en expansion, elle a fini par participer à la création de 150 entreprises différentes et fait travailler des milliers de personnes.

Si Cascades est devenue ce qu'elle est aujourd'hui, c'est parce que Bernard Lemaire n'a jamais eu peur de se salir les mains. « J'avais été vidangeur », rappelle-t-il en rigolant.

Ingénieur manqué, il avait aussi un sens inné de la mécanique qui lui permettait de détecter au son ce qui clochait dans une machine.

En garde partagée

Bernard Lemaire n'a jamais eu honte de ses origines modestes. Aujourd'hui, il déplore seulement que c'était difficile pour un vidangeur d'avoir du succès auprès des filles. Il s'est bien repris par la suite, alors qu'il a toujours eu plusieurs femmes autour de lui, dont deux maîtresses en même temps, en plus de la mère de ses enfants.

Irène Godbout, une de celles qui sont à ses côtés depuis très longtemps, a raconté au biographe Christian Bellavance comment, malgré ses réticences, elle a pu partager Bernard avec deux autres femmes. En vacances comme dans la vraie vie, ces femmes agissaient en toute connaissance de cause.

Bernard en garde partagée

« Bernard repense à son plan de résidence commune et l'adapte à la situation. La solution retenue : notre homme achète deux maisons, une à Shefford pour Irène et une à Eastman pour Francine, et les deux femmes construisent un horaire pour déterminer qui aura Bernard, et quand. "Nous avions en fait la garde partagée de Monsieur", dit Irène en riant. »

« C'est dérangeant, mais c'est la vérité », admet-elle à La Presse.

« C'est pour ça que je suis avec elle, parce que je peux tout lui dire », rigole Bernard Lemaire. Il affirme qu'il n'a jamais menti à personne, sinon peut-être par omission, ce que confirme Irène.

Cette franchise a parfois été blessante pour ses proches, comme pour son frère Laurent, qui a appris en pleine réunion du comité de direction de Cascades que Bernard pensait confier la tête de l'entreprise à quelqu'un de l'extérieur plutôt qu'à lui.

Sa fille Sylvie a aussi souffert de l'autoritarisme de son père, surtout envers elle, la seule fille de la famille. Dans le livre, elle raconte qu'une fois son diplôme d'ingénieur industriel en poche, son père l'a envoyée dans les bureaux remplacer les secrétaires, ce qu'il n'aurait jamais osé faire à ses frères Patrick et Richard.

Malgré ses travers et peut-être à cause d'eux, l'entrepreneur a réussi beaucoup de choses. Il a aussi encaissé des échecs, comme la relance ratée de l'usine ITT de Port-Cartier qui a englouti 40 millions et qui lui reste encore en travers de la gorge. Mais de son propre avis, il a surtout eu une belle vie.

Bernard Lemaire, Ma vie en Cascades

Christian Bellavance

Québec Amérique

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

Bernard Lemaire, Ma vie en Cascades de Christian Bellavanceé