« Depuis 1959, la marque Rougemont est synonyme de qualité et d'authenticité », peut-on lire d'entrée de jeu quand on arrive sur le site web de l'entreprise emblématique du jus de pommes au Québec.

Mis à jour le 1er avr. 2019
MARIE-CLAUDE LORTIE
MARIE-CLAUDE LORTIE LA PRESSE

« Née au pied d'une montagne entourée de vergers, la marque est reconnue comme la spécialiste des pommes. »

Effectivement.

Ce que le site web ne précise pas d'entrée de jeu, toutefois, ni les emballages des boissons fraîches que l'on met dans les boîtes à lunch de nos enfants et qui se retrouvent dans tant de frigos québécois, c'est que les pommes des jus Rougemont ne proviennent pas nécessairement de ces jolis paysages de Montérégie de vergers rougis par les fruits à l'automne. Et même pas obligatoirement du Québec ni du Canada. 

Le jus « non fait de concentré » est préparé avec des pommes d'ici. Mais s'il est fait à partir de concentré, ce qui est indiqué sur la bouteille, le jus peut être préparé à partir de concentré de jus de pommes venant de Chine - le plus gros producteur mondial -, d'Europe, d'Amérique latine. Et ça, le transformateur n'est pas obligé de nous le dire.

Selon le porte-parole de Lassonde, la société qui chapeaute la marque Rougemont, cela ne signifie pas que la qualité du produit soit moindre que ce que le consommateur est en droit d'attendre.

« Pour pouvoir faire leur entrée au pays, chacun de ces fournisseurs, y compris la Chine, doit répondre aux critères très stricts et très rigoureux de l'Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA) », me précisait récemment Stefano Bertolli, porte-parole de la société.

Et si vous lisez le site web de l'entreprise de fond en comble, vous trouverez dans la page « questions fréquentes » une précision informant le lecteur que l'entreprise doit s'approvisionner à l'extérieur du Canada, les producteurs d'ici ne répondant pas à la demande de Lassonde. 

L'entreprise ne se cache pas de faire affaire avec l'étranger et elle n'est pas seule. D'ailleurs, si on fouille dans les archives de La Presse et d'autres médias, on constate qu'il en a déjà été fait mention à quelques reprises dans des reportages à travers les années.

Mais si vous n'avez pas épluché votre revue de presse détaillée récemment et que vous achetiez une bouteille de jus Rougemont, « fait de concentré », à l'épicerie, nulle part est-ce indiqué clairement, sur le contenant, que la boisson fraîche est peut-être polonaise, chilienne ou chinoise, par exemple. 

Et ce qui nous mêle encore plus, c'est qu'on écrit « Canada de choix » sur l'étiquette, ce qui est en fait une norme fédérale de qualité, pas d'origine. Donc, un jus de pommes en partie chinois peut être « Canada de choix ».

J'ai fait récemment un sondage bien informel autour de moi, chez des mangeurs assez préoccupés d'alimentation locale et naturelle, et personne n'était au courant de cette réalité. 

Ne pas cacher, ce n'est pas informer.

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Ce qui est étonnant avec cette situation concernant les pommes, c'est que les producteurs québécois ne semblent pas dérangés par le fait que du concentré soit acheté à l'autre bout du monde.

« Les transformateurs d'ici ne refusent pas nos pommes », explique Éric Rochon, un producteur de la région de Mirabel et vice-président des Producteurs de pommes du Québec. 

Les quelque 6 millions de « minots » de pommes québécoises - 1 minot pèse 19 kg - produits annuellement ici par les 450 producteurs, et dont la moitié s'en vont en transformation, trouvent des acheteurs, dit M. Rochon.

D'ailleurs, c'est ce que dit Lassonde : que pratiquement toutes les pommes de transformation québécoises, les pommes moins belles utilisées pour les jus, compotes et compagnie et même 90 % des pommes de l'Est canadien, sont achetées par le géant du jus. 

Est-ce à dire que le Québec pourrait donc produire plus de pommes ? Qu'il y a de la place sur le marché pour plus de fruits ? Oui, répond M. Rochon. Mais pour la profitabilité, ce ne sont pas les pommes de transformation qui sont les plus intéressantes. Ce sont les pommes fraîches. Et c'est ça que les producteurs sont en train d'essayer de faire. Développer la production de pommes fraîches à valeur ajoutée, de gammes variétales nouvelles.

« La Chine, dit M. Rochon, ne vient pas vraiment nous concurrencer. »

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Donc, les transformateurs achètent à l'étranger, et les producteurs ne s'en choquent pas car les prix offerts ne les intéressent pas. Comme si augmenter la grosseur des vergers québécois pour concurrencer des pays aux salaires et coûts de production moins élevés qu'ici leur faisait abandonner la partie d'emblée.

Mais nous, les consommateurs, là-dedans, on compte pour quoi ?

Pourrait-on être informés ?

Si le jus de pommes chinois est impeccable et pas cher et qu'on veut nous en vendre, peut-être qu'il y a des gens intéressés ici à ce produit-là. Je ne demande pas la fin de cette pratique.

Là n'est pas la question.

La question, c'est la même que celle qui se pose avec les pâtés au poulet St-Hubert : comment est-ce encore possible qu'on ne l'affiche pas, qu'on ne le communique pas haut et fort aux consommateurs ?

Je le répète. Les élections fédérales s'en viennent. Ces enjeux touchent Ottawa, notamment avec son agence d'inspection des aliments.

Exigeons l'étiquetage obligatoire de la provenance des ingrédients transformés dans nos aliments.