Je ne veux surtout pas excuser les consommateurs qui font faillite à répétition. Mais quand je vois des gens comme Gerard Ongo, de Nouvelle-Écosse, Suzanne Bélanger, de Gatineau, ou Thomas Boivin, de Colombie-Britannique, qui avaient encore des cartes de crédit dans le portefeuille à leur quatrième ou cinquième faillite, je me dis que l’industrie financière a une grosse part de responsabilité.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Autant donner une boîte d’allumettes à un pyromane.

En théorie, le dossier de crédit d’un consommateur reste entaché durant 7 ans après une première faillite et 14 ans après une deuxième. Mais en réalité, le robinet du crédit reste ouvert.

Au diable, le purgatoire !

Rien ne freine les prêteurs, surtout les émetteurs de cartes de crédit et les prêteurs automobiles. Sans compter l’essor des prêteurs à court terme qui prélèvent des intérêts équivalant à plus de 200 %.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Les émetteurs de cartes de crédit sont particulièrement permissifs, estime notre chroniqueuse.

Aussi contradictoire que cela puisse être, les prêteurs sont souvent plus enclins à prêter à une personne qui sort tout juste d’une faillite, car elle vient d’effacer toutes ses dettes. Son bilan est propre comme un sou neuf.

« Si elle a des revenus stables, il y a bien moins de risque qu’elle fasse faillite. Bien souvent, elle est un meilleur “prospect” pour les créanciers que quelqu’un qui est surendetté », explique Pierre Fortin, président du réseau de syndics Jean Fortin.

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Les émetteurs de cartes de crédit sont particulièrement permissifs.

« Depuis quelques années, certains émetteurs se sont mis à émettre des cartes assez rapidement à des gens après qu’ils ont terminé leur faillite. Et présentement, en 2019, pendant qu’ils sont en proposition de consommateur, ils sont capables d’avoir une carte de crédit », assure Ronald Gagnon, syndic de faillite et vice-président principal de BDO Canada.

On voit des personnes qui sont en faillite, qui ne sont même pas libérées, qui reçoivent des avis par la poste, remplissent le formulaire en informant l’émetteur qu’ils sont en faillite et ils reçoivent des cartes de crédit.

Frédéric Boudreau, de l’APIC Côte-Nord 

Parfois, l’institution financière commence par offrir une carte sécurisée sur laquelle le client fait un dépôt de 500 $, ce qui donne droit à une limite d’achat du même montant. Mais cette approche n’est pas sans risque…

Tranquillement, la limite augmente. Et quand on a une première carte, il est plus facile d’en obtenir une deuxième. De fil en aiguille, les consommateurs retombent dans la spirale de l’endettement.

Une première faillite peut donc mener à une autre.

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Obtenir un prêt auto après une faillite est aussi chose aisée dans l’univers des deuxième et troisième chances au crédit, où « aucun dossier n’est refusé ».

« Vous avez fait faillite ? Vous êtes en faillite non libérée ? Vous accusez des retards de paiement ? Vous avez fait une remise volontaire lors du financement de votre dernier véhicule ? »

Pas de problème ! « Nous avons une solution pour vous », clament tous en chœur les prêteurs alternatifs sur l’internet.

Désormais, les prêts de moindre qualité représentent le quart de l’ensemble du financement automobile, selon la Banque du Canada. On compte environ 25 prêteurs alternatifs au pays qui se partagent des revenus de 3,8 milliards.

Et ce n’est pas une faillite qui les freine. Mais dans cet univers, les taux d’intérêt atteignent facilement 20 à 30 %, sans compter les assurances obligatoires, les frais d’ouverture de dossier et tous les autres extras qui gonflent la facture.

En bout de piste, les intérêts coûtent souvent aussi cher que le prix de la voiture.

Lorsque des taux d’intérêt élevés sont combinés à des prêts à plus long terme, le consommateur peut se retrouver avec un prêt qui lui coûte deux fois plus cher que le véhicule qu’il a acheté.

Prenez un véhicule de 15 000 $ financé sur 6 ans (72 mois). À un taux normal de 5 %, les intérêts s’élèveraient à 2350 $. Mais à 25 %, la facture d’intérêts explosera à 14 092 $, soit presque autant que le prix du véhicule.

Avec un tel prêt, la voie est toute tracée pour retomber dans le rouge.

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Qui fait les frais de ce crédit facile ? Nous tous, comme consommateurs, car les taux d’intérêt sont plus élevés pour tout le monde afin de compenser l’argent disparu en mauvaises créances.

Bien sûr, on peut dénoncer les consommateurs qui abusent de notre système de faillite pour se débarrasser de leurs dettes à répétition, sans trop de conséquences.

Mais il faut aussi regarder l’autre bout de la lorgnette. Si ces consommateurs peuvent constamment se réendetter, c’est que les prêteurs continuent de leur offrir du crédit, même si leur dossier est noir comme du charbon.

En 2019, Québec a instauré de nouvelles règles pour encadrer le crédit, en forçant notamment les prêteurs à s’assurer que leurs clients ont la capacité de rembourser avant de leur accorder un nouveau prêt.

Est-ce que ce sera suffisant pour dompter l’industrie ? Souhaitons-le. Car autrement, le laxisme ambiant risque de pousser beaucoup de consommateurs dans le pétrin.

Déjà, les cas d’insolvabilité ont atteint un niveau inégalé en 10 ans. En octobre dernier, 13 200 consommateurs se sont retrouvés insolvables, un bond de 13 % par rapport à l’année précédente, selon le Bureau du surintendant des faillites.

Pourtant, les taux d’intérêt ont à peine augmenté, l’économie roule à fond et le marché du travail est en pleine effervescence. Ce ne sera pas beau quand on aura une vraie récession.