Hydro-Québec a écarté de la liste des lots susceptibles d’accueillir les serveurs informatiques du géant Google un vaste terrain vacant zoné industriel à Salaberry-de-Valleyfield, a appris La Presse. La société d’État cherche à la place à vendre à son client son propre terrain de 94 hectares, situé en zone agricole à Beauharnois, ville voisine de Valleyfield.

André Dubuc André Dubuc
La Presse

Le maire de Salaberry-de-Valleyfield, Miguel Lemieux, et le propriétaire du terrain industriel en question, Carmine Como, souhaiteraient que le terrain de l’ancienne Dominion Textile soit au moins pris en considération par le gouvernement québécois, qui doit décider s’il acceptera le dézonage du terrain d’Hydro-Québec à Beauharnois.

L’existence d’un terrain potentiel en zone blanche paraît d’ailleurs contredire les propos du premier ministre François Legault à l’Assemblée nationale le 23 octobre.

« C’est sûr que si demain matin on était capables de mettre la future usine sur un terrain qui n’est pas zoné agricole, bien, on l’aurait fait depuis longtemps », a-t-il répondu à une question du chef intérimaire du Parti québécois, Pascal Bérubé.

Dézonage controversé

C’est la Ville de Beauharnois qui a présenté une demande de dézonage du terrain d’Hydro-Québec à la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ), qui a toutefois rendu une orientation préliminaire négative dans le dossier le 6 décembre 2018.

En réaction, le gouvernement du Québec a retiré le dossier des mains de la CPTAQ en septembre dernier en utilisant une mesure d’exception, utilisée à seulement cinq reprises depuis 1978. En vertu de l’article 96, c’est le gouvernement qui accordera ou non l’exclusion du terrain convoité de la zone agricole.

Cette décision politique a soulevé l’ire du monde agricole et de l’opposition à Québec, qui ont accusé le gouvernement de se soumettre aux diktats d’une multinationale sans se soucier de la pérennité de la zone agricole. Les rapports de presse ont identifié Google comme le client ciblé par Beauharnois et Hydro-Québec, mais l’information n’a jamais été confirmée par la société américaine ou le gouvernement.

Quatorze sites, mais pas Valleyfield

Pour faire accepter la demande de dézonage, Beauharnois a fourni une grille d’analyse de 14 sites potentiels, dont 13 en zone non agricole. Seul le terrain agricole satisfaisait à l’ensemble des critères de Google. C’est Hydro-Québec qui avait préparé le tableau comparatif, nous ont indiqué la Ville de Beauharnois et le monopole d’État.

Or, le terrain de Valleyfield n’y figure nulle part, tandis qu’on y retrouve deux terrains contaminés (dans l’est de Montréal) et des terrains situés à plus de 50 kilomètres de l’aéroport de Dorval (deux lots à Trois-Rivières), des caractéristiques qui, à leur face même, disqualifient ces sites.

Le terrain de Valleyfield répond, à première vue, à la plupart des critères cités par le client d’Hydro-Québec, notamment l’alimentation en eau, la superficie, le zonage, sa proximité, l’absence de milieux humides, etc.

En fait, le terrain de la société Valdev de M. Como n’a jamais été présenté aux commissaires de la CPTAQ ni au gouvernement du Québec, confirme Hydro-Québec dans un courriel.

« C’est exact puisque le terrain avait déjà été écarté [avant d’établir la liste des 14 terrains], car il n’est pas adéquat pour les raisons que nous avons mentionnées. »

— Cendrix Bouchard, conseiller en communications chez Hydro-Québec

Hydro-Québec critique la présence d’un parc industriel lourd et d’une sablière à proximité, considérant des risques d’émanations et de résidus atmosphériques, ce qui peut avoir des impacts sur les serveurs informatiques refroidis à l’air. Le dénivelé du terrain a été jugé trop prononcé. La société d’État évoque aussi la nécessité de travaux, des délais trop longs et des coûts jugés trop importants au sujet du raccordement électrique dans le cas du site de Valleyfield.

Le maire et le propriétaire contestent

Ces arguments ont fait bondir le maire de Salaberry-de-Valleyfield et le propriétaire du terrain Carmine Como, qui les contestent un à un. Par exemple, pour ce qui est de la facture salée associée au coût de raccordement d’une longueur de six kilomètres, M. Como se dit prêt à payer la facture qu’Hydro-Québec évalue entre 15 et 25 millions.

À propos du dénivelé, « [notre] terrain d’environ 14 millions de pieds carrés [343 hectares] est majoritairement plat. Pour le projet Soleil [Google] qui requiert une superficie de 60 à 100 hectares, notre offre de terrain n’entraînerait aucune nécessité de travaux de dénivellation », soutient M. Como.

« Si Hydro veut le faire, le projet, à Beauharnois, c’est son droit, dit le maire Lemieux. Mais j’ai le premier ministre qui dit : “Si on avait un terrain aussi bon en zone blanche, on irait demain matin.” Je le sais que j’ai ce terrain-là à Valleyfield. Les arguments qu’avance Hydro pour le disqualifier ne nous apparaissent aucunement valables. »

« On a beaucoup de pourparlers avec Investissement Québec qui essaie de nous amener des centres de données », confie Carmine Como, au téléphone, pour démontrer la compatibilité de son terrain avec les besoins d’un client comme Google.