(CAMBRIDGE) Des centaines de milliers de touristes ont vu leurs vacances chamboulées par la fin des activités de la plus vieille agence de voyages du monde. Laissés à eux-mêmes, ils ont dû rappliquer vers les aéroports pour coordonner leur rapatriement avec les autorités.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Écrasement brutal pour l’inventeur du tourisme

« Quelle tristesse, vraiment, une grande tristesse. Nous voyagions toujours avec vous », lance Graham Goddard aux deux employés qui ferment pour la dernière fois l’agence Thomas Cook de la rue St. Andrews, à Cambridge.

Une succursale comme quelque 500 autres éparpillées partout au Royaume-Uni, dans chaque localité un peu populeuse. Des agences qui avaient vendu des vols ou des forfaits à quelque 150 000 voyageurs actuellement à l’étranger, dont les vacances sont compliquées par la faillite retentissante de l’entreprise, survenue hier après 178 ans d’activité.

Le tourisme de masse ne s’est jamais aussi bien porté, mais son inventeur ne pourra plus profiter de la manne.

Vols annulés, mises à pied immédiates, paiements stoppés sans avertissement : les signes avant-coureurs ne manquaient pas, mais la chute a tout de même été brutale. 

Les autorités britanniques doivent maintenant coordonner « la plus grande opération de rapatriement en temps de paix », annonce la presse locale.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux Britanniques dénoncent les conditions dans lesquelles ils attendent une solution pour les ramener chez eux, à l’issue de vacances sous le soleil.

« La situation a un peu tourné au cauchemar, a ainsi écrit sur Twitter Joe Glass, qui prenait ses vacances en Grèce. On est très bien ici et c’est un bel endroit pour être coincé, mais ma vie et ma carrière ne se sont pas suspendues, et je dois rentrer. » Des photos montrent de longues files de touristes dans des aéroports aux noms exotiques, alors qu’une vidéo relaie l’émouvant message d’adieu de l’équipage d’un avion Thomas Cook à ses passagers. Il a été chaudement applaudi.

Des clients moins fidèles

M. Goddard et sa femme Gertruida, respectivement âgés de 79 et 80 ans, ont la chance d’être chez eux en ce moment. Mais ils utilisaient Thomas Cook « depuis 50 ans » pour se rendre en Afrique du Sud, d’où Mme Goddard est originaire.

« Nous avions de très bons prix », a assuré l’homme. Les Goddard réservaient leurs vols en personne ou au téléphone. Signe des temps, « ma charmante épouse le faisait parfois sur l’internet », explique l’homme.

Si le couple était fidèle à Thomas Cook, peu importe le mode de réservation, ce n’était pas le cas de tous les internautes. La compétition des agences de voyages en ligne est la principale explication du déclin de l’entreprise. Selon les spécialistes, de plus en plus de voyageurs se tournent en effet vers des entreprises qui n’ont pas à entretenir 500 agences à travers le pays, en plus d’avions et d’hôtels lui appartenant en propre. Ajoutez à cela l’incertitude causée par le Brexit, ainsi que des problèmes d’endettement récurrents, et le crash était difficilement évitable.

Tout près des époux Goddard, les deux employés ferment les lumières et verrouillent le local. Dans la fenêtre, des affiches invitent encore les badauds à « Réservez vos vacances d’été 2020 ! » ou à acheter un forfait des Fêtes pour la Laponie (1460 $ par personne) ou Prague (209 $ par personne). Un avis collé dans la fenêtre mettait une croix sur tous ces projets de voyage : « Cette succursale a été fermée avec effet immédiat. Toute demande de la clientèle doit être adressée au site web. »

Professionnel jusqu’au bout, un ex-employé conseille aux époux Goddard de se tourner vers d’autres agences. « British Airlines, Virgin Airlines, TUI », lance-t-il. Un autre transporte la petite caisse du magasin, un coffret métallique visiblement lourd, mais pas assez rempli pour sauver l’entreprise. Après avoir annoncé des pertes de 1,5 milliard de livres (2,5 milliards de dollars canadiens) en mai dernier, Thomas Cook a été incapable de convaincre ses créanciers de lui allonger 200 millions de livres (environ 330 millions de dollars) supplémentaires pour se donner le temps de se restructurer.

Hier, dans la rue St. Andrews, de nombreux passants s’arrêtaient devant la porte fermée. L’un d’eux a pris un égoportrait devant l’enseigne.

Alex Popol fréquentait la succursale « fréquemment » pour acheter des euros. « Il y avait des clients à l’intérieur, parfois », a-t-il laissé tomber.

La fin d’une institution britannique

Thomas Cook – l’homme, puis l’entreprise du même nom – est entré dans les livres d’histoire en devenant l’inventeur des voyages organisés et un précurseur du tourisme de masse.

En 1841, M. Cook a affrété un train pour faire voyager les membres d’une société de tempérance entre deux petites villes anglaises séparées par une vingtaine de kilomètres. Une dizaine d’années plus tard, il organisait le transport de quelque 150 000 Britanniques vers l’Exposition universelle de Londres en 1851. L’entreprise qui allait faire sa fortune et sa renommée était lancée.

L’entreprise était devenue une institution britannique, au point d’être nationalisée dans les années 40, puis d’être reprivatisée dans les années 70.

Signe de son importance, elle comptait 22 millions de clients par année.