De passager qu’il était, l’enlisement semble être maintenant devenu permanent chez SNC-Lavalin, qui a annoncé, hier, une nouvelle restructuration de ses activités et confessé qu’elle serait incapable de livrer des résultats conformes à ses prévisions financières pour l’exercice 2019.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Une admission qui a fait sortir de ses gonds la Caisse de dépôt et placement du Québec, principal actionnaire de la multinationale de l’ingénierie.

Une semaine avant le dévoilement des résultats financiers de son deuxième trimestre, le PDG par intérim de SNC-Lavalin, Ian L. Edwards, a décidé de devancer la tempête en avisant les marchés, hier, que son entreprise allait afficher une perte à ses prochains résultats et qu’elle serait incapable de respecter ses prévisions pour l’ensemble de l’exercice 2019.

Pour couronner le tout, le PDG a ajouté que SNC allait comptabiliser une perte de valeur de 1,9 milliard de dollars reliée essentiellement à sa division Pétrole et gaz, mise à mal par les liens politiques tendus entre le Canada et l’Arabie saoudite.

Ces révisions à la baisse des résultats financiers de SNC-Lavalin ont été accompagnées de l’annonce de la réorganisation des activités de l’entreprise, qui cessera dorénavant de soumissionner les contrats clés en main à prix forfaitaire (CMPF) dans les secteurs des Ressources (Pétrole et gaz et Mines et métallurgie) et Infrastructures.

Ces contrats à prix fixe et prédéterminé – qui incluent celui de la construction du Réseau express métropolitain – coûtent cher à SNC-Lavalin, qui fait régulièrement face à des dépassements de coûts, ce qui nuit aux résultats de l’ensemble du groupe, selon son PDG intérimaire, notamment sa division très performante en ingénierie, conception et gestion de projet.

Il reste pour 3,2 milliards de contrats à prix fixe à compléter pour SNC-Lavalin, qui estime que 80 % d’entre eux seront finalisés d’ici 2021. La société espère bien obtenir des révisions à la hausse de certains coûts grâce aux protocoles contractuels existants.

En marge de son plan de réorganisation, SNC-Lavalin a aussi confirmé qu’elle pourrait se défaire de l’ensemble de sa division Pétrole et gaz, composée essentiellement des actifs de la société Kentz, acquise en 2014 au coût de 2,1 milliards.

Ces derniers rebondissements ont eu un effet immédiat sur les marchés puisque l’action de SNC-Lavalin a chuté de 6,7 % au cours de la séance d’hier pour clôturer à 23,80 $.

C’est donc dire que depuis l’atteinte d’un sommet à 60 $ en juin de l’an dernier, la valeur de l’action de SNC-Lavalin a reculé de plus de la moitié, faisant passer la valorisation totale de l’entreprise de plus de 10 milliards à 4,4 milliards aujourd’hui.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

L’enlisement de SNC-Lavalin se poursuit depuis l’automne dernier lorsque l’entreprise a confirmé qu’elle avait été incapable de négocier un accord de réparation avec le gouvernement fédéral concernant des accusations de corruption de certains de ses dirigeants pour des contrats en Libye.

La saga politique entourant les négociations d’un tel accord et l’éventualité que SNC-Lavalin soit bannie du droit de soumissionner les travaux d’infrastructures du gouvernement fédéral pour une durée de 10 ans ont contribué à l’effondrement du titre de l’entreprise.

La Caisse sort de sa réserve

La Caisse de dépôt, qui s’est toujours montrée très accommodante au cours des dernières années à l’endroit de la direction de SNC-Lavalin, n’a pas caché hier sa très grande irritabilité face aux nouvelles révélations de l’entreprise montréalaise.

Sortant de sa réserve habituelle, la Caisse a émis un communiqué dans lequel elle fulmine poliment contre SNC-Lavalin, l’enjoignant « de renverser la tendance actuelle, qui est inacceptable ».

Elle constate également que « la situation dans laquelle se trouve la société exige des actions décisives, sans délai, de la part de son conseil d’administration ».

Soit dit en passant, malgré le fait qu’elle est le plus gros actionnaire de SNC-Lavalin, avec près de 20 % de ses actions, et qu’elle est aussi un important créancier, avec un prêt de 1,5 milliard qui a permis à SNC d’acquérir la firme britannique Atkins au prix de 3,6 milliards, en juillet 2017, la Caisse n’a pas de siège au conseil d’administration de la firme d’ingénierie.

Même si la Caisse a soutenu publiquement SNC-Lavalin dans ses récents déboires juridico-politiques en se disant prête à investir encore davantage, si le besoin s’en faisait sentir, elle s’est montrée hier visiblement excédée par l’accumulation des contre-performances financières que cultive la société.

Après une perte de 1,6 milliard et la réduction de moitié de son dividende lors de son dernier trimestre de 2018, SNC est revenue avec une nouvelle perte de 17 millions à son premier trimestre de 2019, ce qui a entraîné le départ de son PDG, Neil Bruce, au début du mois de juin.

Et voilà qu’on annonce une autre perte, de l’ordre de 150 millions, pour le prochain trimestre et le démantèlement possible de la division Pétrole et gaz, chèrement acquise en 2014 et qui représente quand même plus de 25 % du chiffre d’affaires de SNC-Lavalin.

La Caisse a raison de fulminer et, surtout, de ne pas le faire silencieusement.