(Wemindji, Eeyou Istchee Baie-James) La nation crie de Wemindji a multiplié les initiatives entrepreneuriales depuis la fin des années 80 au point où même le géant chinois du commerce en ligne Alibaba est désireux d’investir sur son territoire pour y établir un centre de données infonuagiques.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

La communauté de Wemindji, située à 190 kilomètres au sud de Radisson, sur la côte est de la baie James, incarne probablement le plus l’esprit d’entrepreneuriat qui caractérise la nation crie. Cette nation a créé maintes entreprises depuis la signature de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois sous l’impulsion du Grand Conseil des Cris du Québec. On pense notamment à Air Creebec.

Christina Gilpin, cheffe de la nation crie de Wemindji, me confirme que des discussions ont eu lieu avec le géant chinois Alibaba et que des études sont en cours en vue de l’éventuelle implantation d’un centre de données sur le territoire de la réserve. Mais elle précise avec insistance que le projet n’a reçu aucun feu vert pour le moment.

Même son de cloche chez Holly Danyluk, PDG de la Tawich Development Corporation, le bras de développement économique de la nation crie de Wemindji. Elle explique qu’une lettre d’entente a été signée avec Alibaba, mais qu’il restait beaucoup de chemin à faire avant qu’un projet concret ne se mette en branle. 

Visiblement, les deux responsables cries préféreraient garder ce dossier secret pour ne pas nuire à la suite des choses. La Presse a tenté par ailleurs de parler à un porte-parole d’Alibiba au siège social américain de l’entreprise, à San Mateo, en banlieue de San Francisco, sans succès.

Mais il faut avouer que cette éventualité est pour le moins emballante et qu’elle marquerait un changement de cap majeur pour la communauté crie de Wemindji et tout le Nord québécois, dont les sources de revenus dépendent presque exclusivement de l’exploitation des richesses naturelles – mines et hydroélectricité.

La ligne électrique de Wemindji est branchée directement à la centrale LG1 d’Hydro-Québec. C’est aussi la première communauté crie au Québec qui a construit sa propre centrale électrique, alimentée par la rivière Maquatua, qui traverse la réserve pour se déverser dans la baie James.

On le sait, les centres de données ont besoin de deux éléments essentiels pour fonctionner : de l’énergie en quantité industrielle et du froid intense pour réfrigérer les équipements informatiques, qui surchauffent constamment. Deux richesses naturelles dont regorge Wemindji.

En plus d’obtenir des compensations financières d’Hydro-Québec, Wemindji reçoit des redevances annuelles de la société minière Newmont Goldcorp, qui exploite la mine d’or Éléonore sur son territoire. Moult entreprises appartenant à la nation crie de Wemindji ont des contrats avec Hydro-Québec et la mine Éléonore.

L’implantation d’un centre de données d’Alibaba permettrait une saine diversification économique et générerait une nouvelle source de revenus récurrents pour la communauté, sans générer des répercussions environnementales néfastes.

Une volonté entrepreneuriale

L’avenir nous dira de quelle façon cheminera la réalisation ou non du projet d’Alibaba, mais la communauté de Wemindji peut déjà compter sur maints leviers pour assurer son développement économique puisqu’elle y travaille depuis des années.

Le dynamisme particulier de cette nation s’est articulé à partir de 1987 lorsque le défunt chef de bande Walter Hughboy a décidé de créer la Tawich Development Corporation, à partir des indemnités financières reçues d’Hydro-Québec.

Plutôt que de distribuer une somme statutaire à chacun des membres de la communauté, le chef Hughboy a jugé qu’il serait plus sage de faire fructifier cet actif collectif en créant des entreprises qui profiteraient à tout le monde.

Aujourd’hui, la Tawich Development Corporation chapeaute quelque 25 entreprises fondées pour répondre aux besoins de la communauté et pour assurer le développement économique de tout le Nord québécois.

« Le Grand Conseil des Cris avait sa propre structure de développement économique, mais, nous, on voulait avoir les outils pour répondre aux besoins spécifiques de notre communauté », m’explique Christina Gilpin, première femme cheffe de bande de la communauté de Wemindji, qui compte un peu plus de 1600 membres.

Soit dit en passant, La Presse n’a pas rencontré Mme Gilpin sur le territoire de la réserve de Wemindji, mais plutôt à Val-d’Or, au tout nouvel hôtel Wyndham, inauguré il y a un an à peine, l’un des plus récents investissements de la Tawich Development Corporation.

« Nous avons décidé de diversifier le portefeuille d’investissements de Tawich en prenant des participations à l’extérieur de la réserve. On est propriétaires de 51 % de l’hôtel de Val-d’Or en partenariat avec le Grand Conseil des Cris du Québec.

« Là, on prépare la construction d’un nouvel hôtel Wyndham à Ottawa, où l’on aura une participation minoritaire, alors que le Grand Conseil des Cris sera l’actionnaire principal », explique Christina Gilpin.

Une présence incarnée

Le portefeuille de propriété d’entreprises de la nation crie de Wemindji est varié, mais l’objectif de base de la nation, grâce à ses nombreuses participations, est de jouer un rôle actif dans le développement du Nord québécois.

La Tawich Development Corporation a ainsi mis sur pied une société qui effectue des forages pour les nombreux prospecteurs sillonnant le territoire en quête d’or ou de gisements de diamant. Elle a aussi lancé une entreprise de transport par camions – Kepa – en coparticipation avec la nation crie de Chisasibi, située plus au nord, qui approvisionne le territoire nordique en denrées indispensables à partir de terminaux à Montréal.

La société de portefeuille a une division responsable de l’entretien des lignes de transport d’Hydro-Québec et une autre encore qui assure la distribution de produits pétroliers, de gaz naturel et de diesel jusqu’à Radisson.

L’entreprise la plus importante de Tawich reste Tawich Construction, qui fait des travaux d’infrastructures et de génie civil pour les entreprises actives au nord du 50e parallèle, notamment Hydro-Québec et la mine Éléonore.

La route de terre de plus de 100 kilomètres qui relie la réserve de Wemindji à la route de la Baie-James est un modèle en matière d’entretien.

On peut y rouler à plus de 100 km/h sans risquer d’abîmer pneu, roue ou essieu, contrairement aux artères asphaltées de Montréal, où il est périlleux de seulement marcher…

Une autre division, Wolf Camp Corporation, assure les activités de conciergerie et de cafétéria du complexe minier Éléonore. À elles seules, les divisions Construction et Maintenance emploient quelque 200 Cris de Wemindji.

« Nos différentes entreprises emploient environ 1000 personnes. Des Cris de Wemindji, bien sûr, mais une majorité de nos employés proviennent de toutes les nations de la région », me précise Holly Danyluk, PDG de la Tawich Development Corporation.

La réserve de Wemindji, qui regroupe les habitations des 1500 membres de la communauté qui y demeurent, offre tous les services imaginables.

On y retrouve une école primaire et une école secondaire, un dispensaire, un centre de la petite enfance, un centre multifonctionnel pour aînés, un aréna (qui sera reconstruit), une piscine, un centre d’entraînement, une centrale électrique, une usine d’épuration de l’eau, un aéroport, un hôtel…

Bref, contrairement à l’image misérabiliste trop souvent associée à la vie dans les réserves autochtones – une réalité que l’on ne doit surtout pas ignorer –, la communauté crie de Wemindji semble posséder les outils et la volonté de contrôler pleinement son destin. Une vitalité belle à voir.