Pour contrer le vieillissement, faut-il faire plus d’enfants ou miser sur l’immigration ? Augmenter le nombre d’immigrants aiderait-il nos finances publiques ? Et qu’en est-il des questions identitaires du pays d’accueil ?

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Voilà le genre de sujets délicats qui ont été abordés, hier, au Congrès de l’Association des économistes québécois (ASDEQ), à Québec. Quelque 250 économistes du privé, du public et des universités étaient très attentifs aux propos des conférenciers, en cette ère de débats politiques sur le sujet.

L’économiste Pierre-Carl Michaud, de HEC Montréal, avait des révélations surprenantes concernant l’impact de l’immigration sur les équilibres financiers. Ses constats ont notamment été réalisés à partir d’un modèle de simulation hypersophistiqué de sa chaire de recherche.

D’abord, rappelons un constat fondamental : le vieillissement de la population aura des impacts considérables sur nos finances publiques à long terme (moins de travailleurs, pression sur le système de santé, etc.). D’ici 2035, au rythme où vont les choses, le Québec vogue vers un déficit annuel de 9,5 milliards, estime M. Michaud.

Contrairement à un avis répandu, la naissance d’un plus grand nombre d’enfants n’est pas la solution économique idéale à moyen terme pour contrer le phénomène, dit-il. La raison est simple : les enfants coûtent beaucoup plus cher à l’État qu’ils ne rapportent durant les 20 à 25 premières années de vie (comme les personnes de plus de 65 ans, d’ailleurs).

Ce sont les travailleurs dans la force de l’âge qui sont les plus bénéfiques, soit ceux entre 25 et 60 ans. Ils travaillent beaucoup, sont peu malades et paient un paquet de taxes et d’impôts. Or, le gros du contingent d’immigrants s’établit au Québec justement durant cette période. « C’est exactement la tranche d’âge qu’on veut avoir en termes de finances publiques », dit M. Michaud.

Mais il y a un hic. Les immigrants récents ont des taux d’emploi bien plus faibles que ceux des natifs du Canada, et des revenus bien moindres.

Par exemple, en 2016, les immigrants de 25 à 49 ans avaient un taux d’emploi de 62 %, contre 85 % pour les natifs. Et leurs revenus moyens étaient de 29 100 $, contre 49 700 $ pour les natifs. Bref, il y a des problèmes d’intégration.

L’équipe de Pierre-Karl Michaud a donc vérifié l’impact de divers scénarios sur les finances publiques, qui touchent la hausse ou la baisse du niveau d’immigration annuelle, mais aussi leur niveau d’intégration (revenus, taux d’emploi, etc.).

Conclusion révélatrice : une intégration réussie du niveau actuel d’immigrants serait bien plus bénéfique qu’une hausse du volume d’immigrants.

Ainsi, une augmentation annuelle du volume d’immigrants de 20 000 personnes aurait pour effet d’amoindrir de 1,7 milliard le déficit attendu de 9,5 milliards en 2035. En comparaison, si les immigrants obtenaient rapidement le même revenu moyen que les natifs et le même taux d’emploi, ce n’est pas de 1,7 milliard que le déficit appréhendé diminuerait, mais de 4 milliards !

Parlant d’intégration, d’autres économistes sont venus mettre leur grain de sel. Matthieu Arseneau, de la Banque Nationale, a étonné plus d’un congressiste avec sa riche présentation PowerPoint.

Le Canada, dit-il, a la plus forte croissance annuelle de sa population parmi les principaux pays industrialisés (1,4 %), devant l’Australie (1 %), les États-Unis (0,8 %) et la France (0,4 %). Le Québec arrive au 3e rang des nations comparées (1,1 %). Ce grand écart s’explique essentiellement par l’immigration.

En fait, non seulement il a la plus forte croissance, mais les immigrants au Canada sont ceux qui, de loin, sont le plus employables, ayant notamment le plus haut niveau de scolarité au monde (65 % ont fait des études postsecondaires). Et de fait, le taux d’emploi des immigrants de 15 à 64 ans est aussi parmi les meilleurs au monde.

Le Québec a fait des pas de géant à cet égard depuis cinq ans, mais le taux de chômage des immigrants, surtout les plus récents, est encore plus élevé qu’ailleurs au Canada.

L’une des explications des problèmes d’intégration tient notamment à la formation des immigrants. Quelque 70 % de ceux qui entrent au Québec ont un diplôme d’études postsecondaires ou universitaires, alors que seulement 37 % des postes vacants dans notre économie requièrent un tel diplôme, fait valoir M. Arseneau.

Immigration et questions identitaires

Entre le dîner de cannelloni et le café, l’ASDEQ avait un invité de marque en la personne de Paul Collier, professeur à l’Université d’Oxford. Dans son accent très british, l’éminent économiste avait un message important : il faut absolument régionaliser l’immigration pour éviter un clivage entre les villes et les régions.

Au Royaume-Uni, la tragédie du Brexit est un exemple éloquent de ce clivage : les Londoniens ont voté contre, les résidants des régions, pour. Paul Collier exhorte les citadins des grandes villes du monde, qui absorbent l’essentiel de la croissance, à ne pas mépriser les régions.

De plus, il invite les décideurs politiques à tout mettre en œuvre pour implanter une politique d’immigration soutenable, qui régionalise l’immigration, mais qui, surtout, se fait sous le parapluie d’une identité commune et partagée. À cet égard, dit-il, « il n’y a rien de gênant pour le Québec à vouloir préserver sa culture et sa langue », dit-il.

Parmi les économistes présents, personne n’a osé lui poser la question qui tue : le projet sur la laïcité de la CAQ s’insère-t-il dans cet établissement d’une identité partagée ?

Vieux immigrants

Par ailleurs, discussion instructive avant la tartelette au citron avec Anne-Marie Fadel, directrice de la planification au ministère de l’Immigration du Québec. Contrairement à une croyance répandue, les immigrants admis pour une réunification familiale – et non sur la base de motifs économiques – ne sont PAS surtout des parents ou grands-parents d’immigrés arrivés au Québec il y a quelques années. Dans environ 80 % des cas, il s’agit plutôt des conjoints, donc beaucoup plus jeunes, et non des parents. Et une fois sur trois, ces conjoints s’unissent à un natif du Québec.

La nuance est importante, sachant que les immigrants âgés auraient pour effet d’accentuer le vieillissement de la population, et donc la pression sur le système de santé et les finances publiques.