S’il y a un domaine où il est crucial de ne pas manquer son coup, c’est bien celui du développement des enfants en bas âge. L’épanouissement des bouts de chou est déterminant pour leur avenir, mais aussi pour le nôtre, comme société.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Or, l’implantation des maternelles 4 ans, bien que l’intention du gouvernement Legault soit louable, donne des signes inquiétants.

D’une part, le déploiement prévu s’annonce beaucoup plus rapide que la capacité d’absorption du réseau. Il survient dans une période où les écoles ont des problèmes majeurs d’espace et vivent une pénurie de main-d’œuvre qui n’est pas à la veille de se résorber.

L’économiste Catherine Haeck, de l’UQAM, résume bien le sentiment général. Elle évoque le chaos. « Aujourd’hui, le réseau n’a ni les locaux ni les enseignants pour y arriver. L’idée est bonne à long terme, mais selon l’échéancier actuel, ça ne marche pas. Le gouvernement doit y aller plus progressivement », dit-elle.

D’autre part, le gouvernement cherche encore une fois à appliquer sa politique de façon universelle, alors que des paramètres qui cibleraient davantage les milieux défavorisés ou encore les secteurs où les enfants n’ont pas accès à des services éducatifs de qualité seraient bien plus efficaces.

Rappelons les faits. À compter de septembre prochain, le gouvernement déploiera progressivement les classes de maternelle 4 ans. François Legault espère que tous les parents qui le désirent auront une place pour leur enfant dès septembre 2023. Environ 3800 classes seraient alors ouvertes aux enfants et la facture immobilière s’annonce six fois plus élevée que prévu.

Le projet de loi 5 prévoit l’accès gratuit à tout enfant « sans égard au milieu économique dans lequel il vit ». Selon l’information disponible, le ratio sera d’une enseignante pour 15 élèves, peu importe le milieu. Une éducatrice de service de garde serait ajoutée à mi-temps, probablement le matin.

Or, cette formule universelle soulève des questions. Une récente étude des chercheuses Catherine Haeck et Marie Conolly, de l’UQAM, démontre qu’il est de loin préférable de concentrer ses énergies sur les secteurs défavorisés.

L’étude a scruté le développement de 58 949 enfants de la maternelle 5 ans de 2012, répartis dans 1484 écoles du Québec. Pour tirer leurs conclusions, les deux professeures de l’UQAM ont posé 156 questions aux enseignantes de ces enfants.

L’étude constate que la taille des classes joue un rôle déterminant chez les tout-petits des secteurs défavorisés. Lorsque les classes regroupent 14 enfants ou moins, les résultats s’améliorent nettement par rapport aux classes plus nombreuses. Les enfants améliorent alors leur développement cognitif, leurs habiletés sociales et la communication.

L’effet de la taille des classes est significatif surtout dans les milieux défavorisés et surtout chez les garçons, m’explique Mme Haeck. Autrement dit, pour rehausser le succès de nos enfants, rien ne sert d’offrir les mêmes services uniformes à tous les milieux, riches comme pauvres. Il faut davantage cibler les milieux défavorisés et les garçons.

Catherine Haeck suggère donc d’implanter des classes nettement plus petites dans ces milieux, quitte à hausser les ratios dans les secteurs mieux nantis, où la taille des classes a peu d’effets. Par exemple, ce pourrait être des classes de 10 dans les milieux défavorisés et de 17 dans les autres (plutôt que 15). Le changement se ferait donc à coût nul pour l’État.

Elle craint que l’implantation des maternelles 4 ans ne profite surtout à une clientèle dont les besoins sont moins criants, comme ce fut le cas avec les CPE il y a quelques années.

De plus, elle redoute que compte tenu des règles syndicales, ce soient les enseignants les moins expérimentés qui aient les classes les plus difficiles, alors qu’il faudrait que ce soit le contraire pour améliorer encore davantage les résultats. Les plus petits ratios suggérés pour ces classes de milieux plus difficiles seraient peut-être de nature à inciter les enseignants expérimentés à y élire domicile.

Par ailleurs, certains intervenants en petite enfance craignent que le caractère volontaire de la maternelle 4 ans n’échoue à rejoindre les enfants qui en auraient le plus besoin.

Le plan Legault-Roberge n’est pas dénué de sens, mais il doit être implanté beaucoup plus progressivement, compte tenu du contexte. Il serait ainsi plus efficace et coûterait moins cher. De plus, il doit éviter le piège de l’universalité.

Certains chercheurs américains qui ont suivi des cohortes d’enfants dans l’État du Tennessee ont constaté une nette amélioration des résultats des enfants défavorisés qui avaient été mieux servis (petites classes, enseignants expérimentés, etc.). De plus, on a découvert que ces enfants, quelques années plus tard, ont été plus nombreux à faire des études postsecondaires.

Sachant le fort taux de décrochage chez les garçons au Québec, notamment dans les milieux défavorisés, il faut que nous nous inspirions de ces pratiques. Et, surtout, que nous ne manquions pas notre coup.