(Louisville) Il y a encore quelques mois, de Madrid à Tokyo et de Paris à Sydney, le bourbon du Kentucky, cet alcool de maïs distillé — boisson américaine par excellence — figurait en bonne place dans les bars tendance.  

par Andrew CABALLERO-REYNOLDS avec Douglas GILLISON à Washington
Agence France-Presse

Il fallait étancher la soif de certains pour les cocktails traditionnels au whisky fleurant bon la nostalgie : le Manhattan, l’Old Fashioned ou le Mint Julep.

Par conséquent les distillateurs ont investi des milliards de dollars dans sa production et sa promotion.

« Le plus gros problème ces dernières années était de produire assez vite » pour répondre à la demande, explique Eric Gregory, le président de l’Association des distillateurs du Kentucky.

Mais le conte de fées est devenu un cauchemar quand Donald Trump, qui ne boit pas d’alcool, a décidé au milieu de l’année dernière de lancer une vaste offensive pour réduire le déficit commercial des États-Unis, qu’il perçoit comme un affront personnel.  

En guise de riposte à des tarifs douaniers punitifs sur l’acier et l’aluminium, le Mexique, le Canada, la Chine et aussi l’Union européenne ont taxé les whiskys américains, donnant un coup de frein brutal à des exportations jusque-là florissantes.

La Turquie a ainsi fait passer les taxes sur les alcools américains de 0 à 140 %.

Après avoir titré à 28 % au premier semestre de 2018, les exportations de bourbons et whiskys ont chuté de 11 % dans la seconde partie de l’année, une période de fêtes de Noël et Nouvel An pourtant propice aux libations et à la hausse des ventes, selon l’Association professionnelle des spiritueux.

Le Kentucky, une région verte et vallonnée du centre-est des États-Unis, produit 95 % du bourbon dans le monde et le secteur a connu pendant des années une croissance à deux chiffres, souligne M. Gregory. « Je ne pense pas que quiconque avait vu ça (les tarifs douaniers) comme un problème sur le long terme », remarque-t-il.

Contrairement au constructeur de motos Harley Davidson — une autre victime de la riposte aux droits de douane à cause de son statut d’icône américaine — les distillateurs de bourbon ne peuvent pas délocaliser pour échapper aux taxes supplémentaires sans dénaturer leur produit et violer la loi, qui exige qu’il soit produit aux États-Unis.

« Victime collatérale »

Ce n’est bien sûr pas par hasard que les partenaires des États-Unis ont ciblé les whiskys américains et le bourbon en particulier.

Il se trouve que le Kentucky est le fief de Mitch McConnell, le puissant chef de file des républicains au Sénat, et un État facilement emporté par Donald Trump en 2016, tout comme la circonscription de l’élu Andy Barr, où se trouve une bonne partie des distillateurs.

Mais en novembre de l’année dernière, le climat politique s’était nettement rafraîchi pour le parti présidentiel et M. Barr a failli laisser son siège à une adversaire démocrate qui a mené campagne contre les taxes douanières qu’elle juge mortifères pour les distillateurs, mais aussi les agriculteurs et l’industrie automobile.

Le secteur est parmi les plus dynamiques de l’État. Il emploie quelque 20 000 personnes et apporte 8,6 milliards de dollars à son économie. Les tarifs punitifs font donc particulièrement mal, souligne l’association des distillateurs.

Pour autant, le marché domestique ne s’est pas évaporé et il est porté par une économie qui pour l’heure est au beau fixe, souligne David Mandell, le président de Bardstown Bourbon Company.  

La production annuelle de bourbon a doublé pendant la dernière décennie, avec 1,7 million de nouveaux barils produits l’année dernière, le plus grand nombre depuis 1972. Le breuvage vieillit et cède sa part aux anges pendant plusieurs années avant d’être mis en vente.

« Nous constatons une croissance phénoménale ici sur le marché américain », fait remarquer M. Mandell. Mais Bardstown n’exporte qu’assez peu de sa production, reconnaît-il.

La chute brutale des exportations est douloureuse 25 ans après l’accord entre les États-Unis et l’Union européenne qui avait abaissé les barrières douanières sur les spiritueux, souligne Christine LoCascio, chargée des affaires internationales auprès du Conseil des distillateurs à Washington.

« Nous sommes des victimes collatérales dans un conflit qui n’a rien à voir avec le secteur des spiritueux », se lamente-t-elle auprès de l’AFP, notant que : « Plus ça dure et plus ça va être douloureux ».