Les chiffres parus la semaine dernière ont surpris tout le monde. Quoi, le gouvernement fédéral est en surplus budgétaire ? Le ministre Bill Morneau n’avait-il pas prévu un déficit important dans son budget de mars ?

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

La nouvelle est apparue sur mon écran radar vendredi après-midi, après que le ministère des Finances a publié sa Revue financière mensuelle. Ce bulletin paraît avec deux mois de retard, si bien que celui de vendredi porte sur les données de février 2019, ainsi que sur les résultats cumulatifs des 11 premiers mois de l’année budgétaire 2018-2019 (avril 2018 à février 2019).

La surprise ? Selon le bulletin, le gouvernement fédéral a engrangé un surplus budgétaire de 3,1 milliards au terme de 11 des 12 premiers mois de l’année. L’étonnement ne vient pas tant du surplus que de l’écart entre ce surplus et la prévision de Bill Morneau dans son budget. Le ministre des Finances, rappelons-le, a prévu un déficit de 14,9 milliards pour l’année 2018-2019 complète, qui s’est terminée le 31 mars 2019.

Dit autrement, la Revue financière permet d’estimer que le déficit pour le seul mois de mars 2019 serait de 18 milliards, ce qui est énorme. Comment est-ce possible ?

Pour en avoir le cœur net, j’ai épluché les Revues financières de février et de mars de chacune des 10 dernières années, de même que les budgets correspondants. Conclusion : jamais un déficit n’a été aussi important en mars au cours de ces années. Même les exercices qui ont suivi la crise financière de 2008 n’ont pas vu un tel résultat. Au plus fort, le déficit de mars a atteint 10,4 milliards.

D’emblée, une question vient à l’esprit : Bill Morneau a-t-il volontairement surestimé son déficit 2018-2019 pour être en mesure de présenter de beaux chiffres révisés à l’aube des élections fédérales, à l’automne ? Et pour pouvoir dire : vous voyez, notre déficit est finalement passé sous la barre des 10 milliards, comme nous l’avions essentiellement promis durant la campagne électorale de 2015.

En somme, les libéraux sont-ils trop prudents dans leurs prévisions, trop « conservateurs » ?

Au ministère des Finances, on me renvoie aux explications de la Revue financière. Et dans cette Revue financière de février, le Ministère soutient que les projections de déficit de 14,9 milliards seront bel et bien atteintes, compte tenu des nouvelles mesures annoncées au budget de 2019 et des ajustements de fin d’exercice.

Parmi les mesures du budget dont fait mention la Revue, il y a le transfert ponctuel aux municipalités dans le Fonds de la taxe sur l’essence (2,2 milliards), ainsi que l’injection de 1 milliard pour accroître l’efficacité énergétique des immeubles (1 milliard), entre autres. Ces mesures totalisant 4,2 milliards seront inscrites en mars.

Le hic ? Ces éléments n’expliquent pas vraiment pourquoi le déficit de mars sera nettement plus élevé que celui des années passées. 

L’an dernier, le budget de 2018 comprenait 6,2 milliards de telles mesures nouvelles et le déficit de mars avait été de 9,4 milliards, pas 18 milliards. Constat semblable au cours des deux années précédentes.

Bref, il est permis de penser que le déficit annuel fédéral sera plus léger de quelques milliards de dollars pour l’exercice 2018-2019, comme ce fut d’ailleurs le cas au cours de quatre des cinq dernières années. En soi, c’est une bonne nouvelle, d’autant que ces résultats ont des impacts sur les années suivantes.

Boom des recettes d’impôt

D’où pourrait venir l’écart ? Manifestement, il faut regarder du côté des recettes d’impôt des particuliers et des entreprises. À la mi-mars, Bill Morneau prévoyait fermer l’année budgétaire se terminant deux semaines plus tard avec une croissance de ces recettes de 7,2 %. Or, selon la Revue, on est plutôt à un rythme de croissance annuelle de 8,7 %, ce qui est très fort. L’écart de 1,5 point de pourcentage équivaut à environ 3,2 milliards.

Plus précisément, les recettes d’impôt des particuliers sont en hausse de 6,6 %, celles des entreprises, de 12,6 % et, enfin, les non-résidents ont augmenté leurs contributions de 22,3 %.

Autre élément : les droits de douane à l’importation sont en hausse de 26,3 % (probablement les droits sur l’acier et l’aluminium), mais c’est essentiellement ce qui était prévu, comme c’est le cas de la TPS d’ailleurs (+ 7,3 %). Quant aux dépenses de programmes, elles sont en ligne avec les prévisions (+ 4,8 %).

Un déficit fédéral moindre pour l’année serait fort bienvenu compte tenu des nuages qui se pointent à l’horizon. 

La Banque du Canada a en effet fortement révisé ses prévisions de croissance économique pour l’année en cours. Ainsi, le produit intérieur brut (PIB) progressera de seulement 1,2 % en 2019, bien moins que le taux de 1,7 % que prévoyait la Banque en janvier.

La Banque juge que l’économie canadienne subira certains contrecoups des litiges commerciaux, et qu’elle souffrira du recul immobilier dans certains marchés (Vancouver, Toronto) et des mesures d’austérité entreprises par le gouvernement de Doug Ford en Ontario.

Dans son budget, Bill Morneau avait prévu une croissance réelle du PIB de 1,8 % pour 2019. Or, selon les analyses de sensibilité du budget, un recul de 0,6 point de cette croissance, à 1,2 %, entraînerait une hausse du déficit fédéral de quelque 3,0 milliards de dollars. À suivre, donc.