La crise sans précédent qui frappe le Japon fait craindre un rapatriement important des liquidités nipponnes placées à l'étranger, rendant plus coûteux le financement des déficits budgétaires américains et européens.

Publié le 17 mars 2011
Sophie Deviller AGENCE FRANCE-PRESSE

«Pour l'instant, on ne note pas de rapatriement massif d'argent vers le Japon», note Philippe Waechter, directeur de la recherche économique chez Natixis AM. «Mais un tel mouvement pourrait avoir lieu prochainement si la situation se dégrade», ajoute l'économiste.

L'archipel nippon vit actuellement la plus grave crise de son histoire depuis la Seconde Guerre mondiale, frappé par un séisme et un tsunami dévastateurs et la crainte d'une catastrophe nucléaire majeure.

Or le pays, troisième exportateur mondial de capitaux derrière la Chine et l'Allemagne, est historiquement un grand contributeur à la dette des États-Unis et des pays de la zone euro.

Il détient plus de 800 milliards de dollars de dette américaine, ce qui en fait le deuxième créancier des États-Unis après la Chine, selon différents experts.

Pour la zone euro, «il possédait à la fin 2010 environ 880 milliards de dollars (en grande majorité publique)» de dette, estime Jean-Louis Mourier, économiste chez Aurel. L'archipel est particulièrement friand d'obligations allemandes, françaises et néerlandaises.

Depuis le début de l'année, le Japon s'était aussi engagé à acheter des obligations souveraines émises par le fonds de secours (FESF) mis en place pour venir en aide aux pays fragiles de la zone euro, comme l'Irlande. Tokyo tentait ainsi de préserver son rang sur la scène internationale face à l'influence grandissante de Pékin qui a aussi promis son soutien à ce mécanisme d'aide financière.

«Je pense qu'il est approprié pour le Japon d'acheter un certain nombre d'obligations pour accroître la confiance dans le FESF et apporter notre contribution en tant que grand pays», avait déclaré mi-janvier le ministre japonais des Finances Yoshihiko Noda.

La situation est bien différente aujourd'hui.

Des investisseurs commencent à parier sur un rapatriement important de fonds vers l'archipel afin de financer la reconstruction après les gigantesques dégâts causés par la catastrophe. D'où l'envolée du yen qui a atteint jeudi son plus haut niveau face au dollar depuis la Seconde Guerre mondiale.

«On anticipe des rapatriements par les compagnies d'assurance vie japonaises, qui devront liquider leurs actifs à l'étranger pour assurer leurs paiements au Japon», notent les experts du Crédit Agricole CIB.

«La question est de savoir à quel rythme va se faire ce retour de capitaux», remarque M. Waechter.

«Si cela est progressif et que d'autres solutions sont trouvées par les autorités nippones -une hausse temporaire de la fiscalité par exemple-, les taux d'emprunt américains et européens ne devraient pas trop souffrir», estime-t-il.

À contrario, si le mouvement est rapide, «il entraînera une forte tension des obligations d'État», avec une remontée des taux d'intérêt, «ce qui compliquera le coût de financement des pays concernés», ajoute-t-il.

Dans tous les cas, «le mouvement d'achat d'obligations d'État étrangères» par le Japon «va ralentir brutalement, car il était financé par les excédents commerciaux de l'archipel qui vont être affectés et pourraient même disparaître vu la catastrophe», souligne M. Mourier.

Conséquence directe de cet éventuel désengagement du Japon, le poids de la Chine sur la dette américaine et en zone euro pourrait encore augmenter. Mais «si ce pays est à son tour affecté par les retombées de la catastrophe nucléaire japonaise, il pourrait lui aussi décider de rapatrier une partie de ses capitaux, ce qui serait encore plus dramatique», avertit M. Mourier.

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