Des tempêtes plus fortes à cause des changements climatiques pourraient refroidir brusquement certaines parties des océans. Cela provoque un carnage dans certaines mers australes. Et ce ne sont pas les seuls coups de froid marins qui constituent la menace.

Requins, raies et calmars

PHOTO TIRÉE DU SITE DE NATURE

L’un des nombreux requins retrouvés morts sur des plages sud-africaines en mars 2021

En mars 2021, plus de 260 grands poissons et animaux marins se sont échoués en quelques jours sur des plages sud-africaines. L’évènement a intrigué Nicolas Lubitz, spécialiste des requins de l’Université James Cook, en Australie.

En avril, dans la revue Nature Climate Change, M. Lubitz a montré que, contrairement aux mortalités massives habituellement liées à des vagues de chaleur océaniques, cet évènement – et d’autres en Australie – est lié à un froid soudain et extrême. Ce coup de froid est aussi un résultat – paradoxal – du réchauffement de la planète.

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Une victime de la remontée d’eau froide extrême de mars 2021 en Afrique du Sud : le poisson-chat Galeichthys

Les tempêtes plus fréquentes font remonter des eaux froides des profondeurs de deux courants de l’océan Indien, qui déciment les grands poissons et mollusques habitués aux eaux chaudes de la surface. En 24 heures en mars 2021 en Afrique du Sud, l’eau de surface a chuté de 11 degrés Celsius.

En analysant 41 ans de températures océaniques et 33 ans de mesures de vent, M. Lubitz et ses collègues ont montré que le problème s’aggravera avec les changements climatiques. « Nous montrons une augmentation de l’intensité et de la fréquence des remontées d’eau profonde », a-t-il expliqué sur le réseau social X.

Saumons

Un « super-refroidissement » a eu lieu dans les dernières années à Terre-Neuve, en hiver, et a provoqué une mortalité excessive dans les fermes de saumon. Les espèces sauvages, elles, ne sont pas vulnérables dans les provinces atlantiques parce que l’eau y est déjà près de zéro l’hiver, selon Frédéric Cyr, de Pêches et Océans Canada.

« Il survient parfois des remontées d’eau de profondeur où la température près de la surface chute rapidement, par exemple de 10 °C à près de 0 °C, mais j’imagine que l’écosystème est habitué car cela se passe régulièrement. »

Par contre, des espèces qui s’installent plus au nord à la faveur du réchauffement des eaux de surface, par exemple le merlu argenté et le requin blanc, pourraient souffrir de ces refroidissements soudains, selon M. Cyr.

Gulf Stream

Un coup de froid encore plus extrême serait l’arrêt de la « circulation méridienne de retournement Atlantique » (AMOC selon l’acronyme anglais), un courant océanique dont fait partie le Gulf Stream. Ce courant amène de la chaleur vers l’Europe du Nord, ce qui explique que Lyon est beaucoup plus chaud que Montréal bien qu’ils soient à la même latitude. Au printemps, des chercheurs de l’Université d’Utrecht ont affirmé dans Nature Climate Change qu’une fois passé un « point de non-retour », l’AMOC s’effondrerait en moins de 100 ans. Et en juin, ils ont publié sur le site de prépublication scientifique arXiv une étude concluant que ce point de non-retour serait atteint avant 2050. « Les répercussions climatiques et sociétales de ce phénomène sont graves », affirme l’auteur principal des deux études, René van Westen, de l’Université d’Utrecht.

Variations naturelles

Les études inquiétantes à propos de l’AMOC sont nombreuses depuis 20 ans, notamment à cause d’une zone au sud du Groenland où l’océan se refroidit au lieu de se réchauffer comme partout ailleurs sur la planète. Mais l’automne dernier, dans un numéro spécial de la revue Philosophical Transactions A de la Société royale britannique, des océanographes et climatologues sceptiques ont riposté. Leur porte-étendard est Susan Lozier, océanographe de l’Université de technologie de Géorgie (Georgia Tech) et ex-présidente de l’Union géophysique américaine (AGU). « On n’a que 20 ans de mesures directes de la force de l’AMOC, dit Mme Lozier en entrevue. Je pense qu’on sous-évalue la variabilité naturelle de l’AMOC. »

PHOTO OLIVIER MORIN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le glacier Nordenskiold près de Pyramiden, au Svalbard, en septembre 2021

La complexité du débat repose sur la multiplicité des manières d’analyser la situation. Yuxin Zhou, océanographe de l’Université de Californie à Santa Barbara, a par exemple publié en mai dans la revue Science une étude concluant que la vitesse de fonte des glaciers et de la banquise arctique n’était pas assez rapide pour affecter l’AMOC, en comparaison avec ce qui est survenu depuis 50 000 ans.

Mais M. Zhou estime tout de même les résultats de M. van Westen « alarmants s’ils se confirment ».

La contribution canadienne

Frédéric Cyr, de Pêches et Océans, joue un rôle dans le débat sur l’AMOC. « Je suis impliqué dans un groupe de recherche qui s’intéresse aux longues observations hydrographiques. À l’intérieur du groupe et de ce qu’on observe, il n’y a pas d’évidence claire d’un effondrement immédiat, même si cette possibilité ne peut pas être mise de côté. » Il connaît les chercheurs d’Utrecht et les juge « sérieux ».

Le « groupe de travail sur l’hydrographie océanique » (WGOH) auquel il participe suit les conditions océanographiques de l’Atlantique Nord à partir de plusieurs réseaux de bouées de mesures. WGOH est un projet du Conseil international pour l’exploration des mers (ICES), une ONG scientifique établie à Copenhague.

Il existe plusieurs réseaux de bouées océanographiques traversant l’Atlantique Nord. L’un d’entre eux va de l’Écosse au Labrador en passant par le Groenland, un autre de la Bretagne à Terre-Neuve et un troisième de l’Afrique de l’Ouest à la Floride.

L’a b c de l’AMOC

L’eau du Gulf Stream est très salée, à cause de l’évaporation dans les Caraïbes, et donc plus lourde que le reste de l’eau de l’Atlantique Nord. Quand elle se refroidit, cette densité de l’eau salée n’est plus compensée par la chaleur (l’eau chaude est moins dense que l’eau froide). Elle plonge donc dans les profondeurs de l’océan et commence un voyage vers le sud. Or, la fonte des glaces en Arctique amène énormément d’eau douce dans l’Atlantique Nord. L’eau du Gulf Stream est diluée par l’eau douce de l’Arctique, elle ne plongera pas, ce qui affaiblira la « pompe » alimentant l’AMOC. En 2004, le film-catastrophe The Day After Tomorrow décrivait une ère glaciaire paradoxalement causée par le réchauffement de la planète, à cause d’un ralentissement de l’AMOC.

Regardez la bande-annonce de The Day After Tomorrow (en anglais)
En savoir plus
  • 1 °C
    Augmentation moyenne de la température de surface des océans depuis 1900
    source : nature climate change
    0,9 °C 
    Diminution de la température de surface de la « zone froide » au sud du Groenland depuis 1900
    source : nature climate change