Que l’on célèbre l’humour ou la bière, le jazz ou encore la musique électronique, nombreuses vont être les occasions cet été de se retrouver dans une foule. Une situation inédite pour les organisateurs et les festivaliers après deux ans de pandémie, mais aussi pour les chercheurs qui s’intéressent à la science derrière la dynamique et le comportement des foules.

Publié le 19 juin
Chloé Bourquin
Chloé Bourquin Collaboration spéciale

« Lorsqu’on organise un festival, il ne faut pas être seulement dans l’intervention quand il y a des problèmes, mais beaucoup plus dans l’anticipation », explique Pascal Viot, directeur de l’Institut suisse de sécurité urbaine et événementielle (iSSUE). Le chercheur est également coordonnateur du Paléo festival de Nyon, en Suisse, un évènement qui accueille chaque année près de 300 000 spectateurs.

Dynamique et mouvement des foules

Dans cette anticipation, il faut avant tout organiser l’espace dans lequel le public évolue. « On peut prédire les mouvements de la foule et les niveaux de densité qui vont générer de l’inconfort, voire un risque d’accident, affirme Pascal Viot. Il faut placer les services, les scènes et les points d’intérêt en conséquence, pour limiter ce risque. »

Comment prédire ces mouvements ? « Il existe deux approches en physique », avance Denis Bartolo, professeur à l’École normale supérieure de Lyon, en France. On peut essayer de calculer les interactions entre chaque individu : ici on peut avoir un groupe d’amis, là un groupe de personnes qui ne se connaissent pas… Puis on réitère jusqu’à obtenir les déplacements de plusieurs milliers de personnes. Ou bien, beaucoup plus simplement, on peut décrire la foule de façon très globale, sans tenir compte des interactions individuelles.

PHOTO FOURNIE PAR DENIS BARTOLO

Denis Bartolo, professeur à l’École normale supérieure de Lyon, est le coauteur d’une étude sur le comportement des participants au marathon de Chicago, dans laquelle il compare leur dynamique à celle des liquides.

« En physique, on ne regarde pas la composition précise d’un liquide, les molécules qui le composent et leurs interactions. On sait que tous les liquides (vin, eau, miel…) obéissent aux mêmes lois, donc on se contente de quelques paramètres pour prédire leur dynamique », illustre le chercheur.

PHOTO FOURNIE PAR DENIS BARTOLO

Denis Bartolo, professeur à l’École normale supérieure de Lyon

Pour la foule, c’est la même chose : sans connaître les comportements entre les individus, on peut prédire la dynamique de la foule à partir de quelques mesures seulement.

Denis Bartolo, professeur à l’École normale supérieure de Lyon

Par exemple, la densité de la foule, qui correspond au nombre de personnes par mètre carré, est un paramètre important à prendre en compte. Tant que la densité reste en deçà d’un certain seuil, il est relativement aisé de prédire les mouvements de la foule. « À partir d’une certaine densité, cependant, ou d’un certain niveau de panique, il va y avoir des bousculades. Là, les règles deviennent plus compliquées », souligne-t-il.

Une dimension psychologique à ne pas négliger

Mais sur le plan de la gestion et de l’anticipation des risques, la physique ne fait pas tout : il faut également prendre en compte la psychologie de la foule.

« Il faut se mettre à la place du public pour mieux comprendre ce qu’il attend et ajuster les services en conséquence », explique Pascal Viot.

PHOTO FOURNIE PAR PASCAL VIOT

Pascal Viot, directeur de l’Institut suisse de sécurité urbaine et événementielle (iSSUE)

Un public très fan ne se comportera pas de la même façon qu’un public qui vient tranquillement profiter d’une soirée dans un festival.

Pascal Viot, directeur de l’Institut suisse de sécurité urbaine et événementielle (iSSUE)

La recherche en psychologie des foules permet de définir certains phénomènes contre-intuitifs. « On a souvent tendance à considérer qu’une foule n’est pas intelligente, que des gens rassemblés vont avoir des comportements plus égoïstes, plus instinctifs ; qu’il va y avoir un phénomène d’imitation ou un basculement plus facile dans la violence, ajoute le chercheur. Mais des recherches récentes ont montré que dans des situations de catastrophe, par exemple, il y a des logiques de solidarité qui se mettent en place, que les gens s’entraident, précisément parce qu’ils passent d’une coexistence indifférente à un destin commun. Ce sont des leviers psychologiques qu’il est intéressant d’aborder, car ça oriente nos missions d’accueil et de sécurité. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Une foule de partisans – comme ceux qui célèbrent la victoire de leur équipe préférée par exemple – aura un comportement différent d’un public venu assister à un spectacle dans un festival, souligne le chercheur Pascal Viot.

Le retour des foules, entre inquiétude et insouciance

Cette dimension psychologique est particulièrement importante à prendre en compte dans un contexte de retour à la « normale » après deux ans de pandémie. « Le message qu’on entend depuis des années, c’est qu’il est dangereux d’entrer en contact avec d’autres personnes. Et presque du jour au lendemain, on peut se retrouver dans des foules comme avant la pandémie », explique Kim Lavoie, professeure de médecine comportementale au département de psychologie à l’Université du Québec à Montréal.

PHOTO FOURNIE PAR KIM LAVOIE

Kim Lavoie, professeure de médecine comportementale au département de psychologie à l’Université du Québec à Montréal

Les gens ont eu très peu de temps pour s’adapter à cette levée des restrictions, et en même temps, ils savent que le virus circule encore, ce qui peut générer de l’anxiété.

Kim Lavoie, professeure de médecine comportementale au département de psychologie à l’Université du Québec à Montréal

Cette anxiété pourrait-elle assombrir l’expérience des festivaliers ? C’est possible, selon Pascal Viot. « Mais à l’inverse, il y a aussi le risque d’un effet “cocotte-minute” où, après deux ans d’attente, les gens pourraient n’avoir plus aucune limite », ajoute-t-il.

Avec le retour des festivals cet été, de nombreuses questions restent donc en suspens. « Comment la foule va-t-elle se comporter ? Est-ce qu’il va y avoir plus d’exubérance ou au contraire plus de retenue ? Est-ce qu’on va avoir des phénomènes de surdensité ou les gens vont-ils éviter de se retrouver dans cette situation ? Ce sont des choses qui seront intéressantes à observer », conclut le chercheur.

Niveaux de densité de foule et exemples : nombre de personnes par mètre carré

0/m² : dans la rue, la majorité du temps

1/m² : dans une rue commerçante achalandée

2/m² : dans un ascenseur, lorsqu’il y a 3 ou 4 personnes en même temps

3/m² : dans les transports en commun à l’heure de pointe

4/m² : dans un concert, à quelques dizaines de mètres de la scène

5/m² (limite de l’acceptable) : dans les transports en commun, lors d’une perturbation du trafic

6/m² : dans un très gros concert, juste devant la scène

Source : chaîne YouTube Fouloscopie du chercheur Mehdi Moussaïd

Consultez la chaîne YouTube Fouloscopie
Consultez une étude de Denis Bartolo sur la dynamique des foules de marathoniens (en anglais)
Consultez une étude de Mehdi Moussaïd sur la prise en compte des interactions sociales dans l’étude du mouvement des foules (en anglais)