Un télescope allemand installé sur un satellite russe est convoité. Le grand patron de l’agence spatiale russe a, en effet, menacé de prendre le contrôle de l’instrument, mis en veille depuis trois mois, à cause de l’invasion de l’Ukraine. Une première dans le droit spatial.

Publié le 14 juin
Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

La menace

« J’ai donné l’instruction de restaurer l’opération du télescope allemand dans le satellite Spektr-RG », a déclaré le patron de l’agence spatiale russe Roscosmos, Dmitry Rogozin. « Les gens qui ont décidé d’éteindre le télescope n’ont pas de droit moral d’arrêter cette recherche importante pour l’humanité, parce que leur vision profasciste est proche de celle de nos ennemis. »

photo tirée du site de roscosmos

Impression d’artiste du satellite Spektr-RG

Cette déclaration belliqueuse faite à la télévision russe, et rapportée par la radio allemande Deutsche Welle, a été atténuée par le manque de collaboration de l’Académie russe des sciences. Un de ses responsables a déclaré à l’agence russe Gazeta que relancer le télescope allemand eROSITA n’était pas souhaitable. M. Rogozin a rétorqué que les techniciens de Roscosmos étaient prêts à faire le travail sans la collaboration des astrophysiciens russes.

Destruction

photo tirée du site de l’institut max Planck

Peter Predehl, de l’Institut Max Planck pour la physique extraterrestre, est le chef scientifique du télescope eROSITA.

Le télescope eROSITA « peut être détruit » s’il est relancé sans la collaboration des chercheurs allemands, a déclaré à La Presse Peter Predehl, de l’Institut Max Planck pour la physique extraterrestre, qui est le chef scientifique de l’instrument allemand. L’Académie russe des sciences avait la même inquiétude, en plus de la crainte que les résultats scientifiques obtenus sans la collaboration allemande ne soient pas acceptés par les publications universitaires.

L’Allemagne a-t-elle un recours judiciaire contre la Russie ? « Tout dépend du contrat », explique Kuan-Wei Chen, directeur du Centre de recherche aérien et spatial de l’Université McGill. « C’est vraiment un cas inédit. Selon le droit spatial, il faut tenir compte des intérêts des autres pays. Alors la Russie, normalement, devrait compenser l’Allemagne si elle endommageait un instrument allemand. »

Un politicien aux commandes

photo tirée du site de la Nasa

Jim Bridenstine, alors administrateur de la NASA, et Dmitry Rogozin, patron de l’agence spatiale russe Roscosmos, lors d’une période de collaboration à Baïkonour, en 2018

Vétéran de la guerre de Transnistrie, chef d’un parti d’extrême droite, ambassadeur à l’OTAN, auteur d’un livre sur la « trahison » de la vente de l’Alaska… Rien ne destinait Dmitry Rogozin à devenir le grand patron du programme spatial russe, poste qu’il occupe depuis 2011. « C’est plus un politicien qu’un administrateur ou un scientifique », dit M. Chen.

Entre autres menaces, M. Rogozin a déclaré plusieurs fois depuis février que la Russie pourrait se retirer de la gestion de la Station spatiale internationale, ce qui la condamnerait à une mort prématurée. Ses vis-à-vis ne sont pas en reste : en mars, l’ex-astronaute américain Scott Kelly a déclaré sur Twitter que sans les revenus du transport d’astronautes occidentaux sur Soyouz, Roscosmos ne vaudrait rien. « Peut-être que tu pourrais te trouver du travail au McDonald’s si McDonald’s existait encore en Russie », a conclu M. Kelly.

Embryons galactiques et trous noirs

image tirée du site de l’institut max Planck

L’image du ciel dévoilée par l’équipe d’eROSITA en 2020

Lancé en 2019, le télescope à rayons X allemand eROSITA vise à découvrir d’ici sept ans 100 000 amas stellaires, 700 000 étoiles et 3 millions d’embryons de galaxies.

En 2020, l’équipe d’eROSITA a publié une image dévoilant des caractéristiques inédites de la Voie lactée, soit des bulles de gaz semblables à des champignons et des flux de gaz intergalactique allant vers le centre de notre galaxie. L’été dernier, la découverte de 3 millions de trous noirs a été annoncée.

D’autres missions sur la glace

photo tirée du site de L’Agence spatiale européenne

Impression d’artiste de Rosalind Franklin

L’incidence la plus importante du gel des relations spatiales entre la Russie et l’Occident est le report du lancement de la mission spatiale Rosalind Franklin, qui comporte un atterrisseur russe. Le lancement était prévu à l’automne. Roscosmos a aussi suspendu son contrat pour lancer vers la Station spatiale internationale des cargos Soyouz (à partir de fusées Ariane en Guyane française), et suspendu le soutien aux moteurs de fusées russes RD, utilisées par des lanceurs des firmes américaines United Launch Alliance (ULA) et Northrop Grumman. Cette dernière s’en sert pour son cargo Cygnus, qui dessert aussi la Station spatiale. Enfin, la firme internet satellitaire britannique OneWeb, qui devait lancer des dizaines de satellites cette année depuis l’astroport de Baïkonour, à partir de lanceurs russes, a décidé de trouver un autre moyen pour se rendre en orbite.

Le précédent du Canada

  • Recherche des débris du satellite militaire soviétique Kosmos 954, en 1978

    photo tirée des archives nationales

    Recherche des débris du satellite militaire soviétique Kosmos 954, en 1978

  • Débris du satellite Kosmos 954

    photo tirée des archives nationales

    Débris du satellite Kosmos 954

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En 1978, le satellite militaire soviétique Kosmos 954 s’est écrasé dans les Territoires du Nord-Ouest. Son carburant radioactif s’est répandu dans l’environnement, ce qui a nécessité une vaste opération de nettoyage. Le Canada a poursuivi l’URSS pour récupérer ces coûts de décontamination, obtenant finalement 3 millions CAD, la moitié de la somme réclamée. « Jusqu’à maintenant, c’est le seul exemple de poursuite entre deux États liée à l’espace », explique M. Chen.

En savoir plus

  • 4 milliards US
    Somme versée par la NASA à Roscosmos pour le transport des astronautes américains vers la Station spatiale, entre la mise hors service de la navette spatiale américaine en 2011 et le premier vol de la capsule Dragon de SpaceX en 2020
    SOURCE : NASA