Les rois affligés d’un haut degré de consanguinité ont bel et bien été des souverains désastreux pour leur pays, selon une nouvelle étude américaine. Le meilleur exemple est Charles II d’Espagne, issu d’une longue lignée consanguine.

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Gains territoriaux

Comparé aux enfants de cousins germains, le monarque moyen a augmenté la taille de son royaume trois fois plus, par 9 % plutôt que par 3 %. Telle est la conclusion d’une analyse des souverains des grands pays européens du Xe au XVIIIe siècle, publiée l’hiver dernier par deux économistes de l’Université de Californie à Los Angeles sur le site de prépublication du Bureau national de recherche économique du gouvernement américain (NBER).

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Sebastian Ottinger

« Nous avons croisé trois bases de données pour en avoir le cœur net », dit Sebastian Ottinger, l’un des deux coauteurs, qui fait son doctorat sur la microéconomie de la planification urbaine. « La première est un site de généalogie royale tenu par des amateurs, qui est exhaustif. La deuxième est une base de données territoriale des États européens depuis le Moyen Âge, qui a été mise sur pied pour mieux comprendre l’origine des États modernes. La troisième est une évaluation de l’efficacité des monarques européens couvrant toute notre période, mise sur pied par un eugéniste américain, Frederick Adams Woods. »

Paradoxalement, Woods était en faveur de la consanguinité, à tout le moins en ce qui concerne les grandes cultures. Il pensait que la « race anglo-saxonne » allait être diluée par des mariages avec les catholiques et les Européens du Sud, et encore plus par d’autres unions plus exotiques.

Pays et entreprises

M. Ottinger a fait cette analyse pour évaluer la « théorie des grands hommes », c’est-à-dire l’influence des individus sur le cours des évènements. « En économie, on s’interroge beaucoup sur l’influence réelle des dirigeants d’entreprise. Ont-ils réellement un impact personnel ? Si ce n’est pas le cas, leur salaire n’est pas mérité. Le problème, c’est que nous n’avons de bonnes données financières que depuis un demi-siècle. Je me suis demandé si on pourrait avoir une réponse du côté des monarques. Il y a des siècles de données à ce sujet. »

Au XIXe siècle, note l’économiste d’origine allemande, il allait de soi que l’histoire était faite par les rois. « Mais ça a changé avec le marxisme, qui considérait qu’un dirigeant ne faisait que répondre à des conditions sociopolitiques et socioéconomiques existantes. D’autres écoles, comme les Annales de Fernand Braudel, ont aussi minimisé l’influence des souverains. »

Avec le niveau de consanguinité, qui influence l’acuité et les performances cognitives, M. Ottinger pense avoir trouvé une expérience parfaite pour déterminer l’impact de la chance (un souverain plutôt qu’un autre) dans la direction d’un pays.

Charles II

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Généalogie de Charles II (en anglais)

L’exemple le plus frappant retenu par les économistes de l’UCLA est celui de Charles II, qui a régné sur l’Espagne de 1665 jusqu’à sa mort en 1700, à l’âge de 38 ans. Ses parents étaient oncle et nièce et eux-mêmes issus de mariages de cousins. Charles II n’a parlé qu’à 4 ans et a commencé à marcher à 8 ans. Il n’a jamais appris à lire ou à écrire et a mené une politique extérieure désastreuse pour l’Espagne.

« Le contraste avec Charles III, qui venait d’une autre famille, est frappant, dit M. Ottinger. Il a remis l’Espagne sur les rails sur le plan économique, notamment. » Pour ce qui est de la France, la consanguinité n’a pas été un grand problème, le roi le plus consanguin étant Henri II (1547-1559), issu de cousins au deuxième degré par sa mère seulement.

Régents et mariages stratégiques

Les économistes de l’UCLA ont tenu compte de facteurs confondants, notamment les régences (dans le cas de Charles II pendant la moitié de son règne), et aussi la possibilité que les mariages consanguins aient été contractés par les parents pour des raisons stratégiques.

« Les régences ne modifient pas nos résultats. Et l’utilité stratégique de mariages consanguins ne semble pas un facteur très atténuant. Nous avons aussi vérifié si nos résultats tenaient bon même si on excluait les cas de consanguinité extrêmes. »

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Le kaiser d’Allemagne Guillaume II

M. Ottinger n’a par contre pas inclus le cas de l’un des monarques les plus désastreux pour son pays, Guillaume II d’Allemagne, qui l’a plongé dans la Première Guerre mondiale. « Il n’était pas du tout consanguin, mais notre base de données s’arrête à 1800, donc il faudrait faire une nouvelle analyse, dit M. Ottinger. Je crois toutefois que ça ne changerait pas la donne. »

Parlements et C.A.

La seule contrainte importante que l’analyse a découverte est la présence d’un Parlement.

« Quand il y a un Parlement, la consanguinité des souverains n’a presque pas d’impact, dit M. Ottinger. C’est un peu comme un conseil d’administration efficace pour limiter la liberté d’action d’un dirigeant d’entreprise. Quand il y a des dirigeants désastreux, les dommages sont limités. »

Catholiques et protestants

La consanguinité a connu une augmentation plus importante en Europe du Nord que du Sud, où elle était par contre au départ plus élevée, comme le montre le cas de l’Espagne. Et c’est justement en Europe du Nord que les Parlements sont apparus en premier. Mais il n’existe pas de lien entre les deux, selon M. Ottinger.

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Martin Luther par Lucas Cranach l’Ancien

Les mariages consanguins ont même joué un petit rôle dans l’apparition du protestantisme. Le moine allemand Martin Luther dénonçait ainsi que les mariages entre cousins aient été interdits par l’Église catholique, mais que les puissants puissent acheter une « dispense ».

« À l’époque, c’est l’Église catholique qui avait une position minoritaire, dit M. Ottinger. La plupart des gens pensaient qu’il fallait encourager l’hérédité en limitant les mariages externes. Il a fallu attendre Darwin, qui a été le premier à déclarer que la consanguinité était néfaste pour les plantes, pour que cette idée soit ébranlée. Darwin était d’ailleurs inquiet pour ses enfants parce que sa femme était sa cousine. Encore en 1927, cependant, le père de l’anthropologie sociale, Bronislaw Malinowski, affirmait que l’innocuité des unions incestueuses faisait l’unanimité chez les biologistes. »