Si la tendance se maintient, la contribution des carburants fossiles à la génération d’électricité en Afrique diminuera à peine dans les prochaines décennies. Cette conclusion d’une récente étude britannique inquiète les climatologues, parce que l’Afrique est le continent qui aura la plus grande croissance démographique au XXIe siècle.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Saute-mouton

PHOTO FOURNIE PAR LE MINISTÈRE DU PÉTROLE DU NIGERIA

Un champ pétrolifère au Nigeria, sixième producteur mondial

Les chercheurs de l’Université d’Oxford ont analysé près de 5500 projets de génération électrique en Afrique pour voir si une hypothèse souvent évoquée pour le continent se vérifiera : l’effet « saute-mouton ».

« Comme l’Afrique a un déficit important d’infrastructures, beaucoup d’économistes avancent qu’elle fera du saute-mouton technologique pour adopter des technologies plus avancées », explique Galina Alova-Beitner, auteure principale de l’étude publiée en janvier dans la revue Nature Energy.

« Par exemple, en télécommunications, les réseaux cellulaires sont installés dans des régions où il n’y a pas de lignes téléphoniques, et dans certains cas, il y aura de l’internet par satellite abordable avant l’arrivée des réseaux cellulaires. Nous avons voulu savoir si cet effet saute-mouton aurait aussi lieu dans la production d’électricité. »

Plus précisément, l’étude de Mme Alova-Beitner voulait vérifier si l’Afrique éviterait de construire, dans la prochaine décennie, des centrales brûlant du carburant fossile et miserait plutôt sur l’énergie solaire et éolienne.

La réponse est non.

« Nous avons calculé les critères de succès de 3000 centrales proposées depuis 20 ans en Afrique, pour voir quels projets ont été réalisés et lesquels ont été abandonnés, explique Mme Alova-Beitner. En appliquant ces critères aux 2500 projets actuellement étudiés en Afrique, nous constatons que la part des énergies fossiles dans la génération d’électricité diminue à peine, de 62 % à 57 %. »

La moitié des centrales qui devraient voir le jour en Afrique d’ici 2030 brûleront des carburants fossiles et seront en activité pendant de 30 à 50 ans.

Galina Alova-Beitner de l’Université d’Oxford, auteure principale de l’étude publiée dans la revue Nature Energy

L’Afrique et le reste du monde

PHOTO FOURNIE PAR ANGLO AMERICAN

Une mine de charbon en Afrique du Sud, septième producteur mondial

Le grand nombre de centrales à carburant fossile qui devraient être inaugurées d’ici 2030 en Afrique rend difficile la décarbonisation de l’économie mondiale, selon David McCollum, politologue de l’Institut de recherche sur l’énergie électrique en Californie, qui a publié un commentaire sur l’étude de Mme Alova-Beitner dans Nature Energy.

« On parle d’une augmentation de 3 oC de la température moyenne de la planète au XXIe siècle, donc beaucoup plus que les 2 oC qui constituent l’objectif généralement cité dans les traités », dit M. McCollum, en entrevue de Palo Alto, en banlieue de San Francisco.

La capacité de génération d’électricité devrait augmenter deux fois plus vite en Afrique que dans le reste du monde, grâce à une croissance démographique deux fois plus rapide (2,5 % comparativement à 1,1 % selon l’ONU) que la moyenne de la planète. Cela dit, même en 2030, la capacité de génération d’électricité de l’Afrique sera inférieure à 10 % de la capacité mondiale, alors qu’elle comptera 20 % de la population mondiale.

PHOTO REUTERS

L’Éthiopie construit depuis 2011 le plus grand barrage hydroélectrique de l’Afrique, d’une capacité de 6000 MW, à Hedasi, sur le Nil. Le remplissement de son réservoir, entamé l’an dernier, provoque des tensions avec ses voisins, dont les fleuves ont un débit plus bas que la normale.

L’électricité africaine en chiffres

Capacité de production d’électricité à partir de carburants fossiles en Afrique en 2020 : 294 gigawatts (GW)
Capacité de production hydroélectrique en Afrique en 2020 : 80 GW
Capacité de production d’électricité renouvelable non hydroélectrique en Afrique en 2020 : 82 GW
Projets de production d’électricité à partir de carburants fossiles en Afrique qui devraient être approuvés d’ici 2030 : 117 GW
Projets hydroélectriques en Afrique qui devraient être approuvés d’ici 2030 : 55 GW
Projets de production d’électricité renouvelable non hydroélectrique en Afrique qui devraient être approuvés d’ici 2030 : 69 GW
Capacité de production d’électricité à partir de carburants fossiles dans le monde en 2020 : 4200 GW
Capacité de production hydroélectrique dans le monde en 2020 : 1300 GW
Capacité de production d’électricité renouvelable non hydroélectrique dans le monde en 2020 : 1200 GW
Souces : Nature Energy, AIE

Écocolonialisme

PHOTO FOURNIE PAR LE MINISTÈRE DE L’ÉNERGIE DE DJIBOUTI

Les travaux sur le parc solaire de Grand Bara, à Djibouti, ont commencé en 2016, puis ont été interrompus et ont repris l’an dernier. L’objectif est une capacité de 300 MW, mais seule une portion de 30 MW est en développement.

La solution, proposent Mme Alova-Beitner et son coauteur Philipp Trotter, est que les organismes qui financent le développement en Afrique cessent d’appuyer les projets de production d’électricité à partir de carburants fossiles.

« Les projets basés sur des carburants fossiles ont pour la plupart l’appui d’organismes de développement, dit M. Trotter. Si on veut changer les choses rapidement, il faut qu’il y ait des changements parmi les priorités de ces organismes, car ils font partie des facteurs de succès les plus importants pour les projets, selon notre analyse. Il sera intéressant de voir si le plan de transition énergétique de l’administration Biden se traduira par un changement dans le financement américain au développement. »

Selon les calculs des deux chercheurs d’Oxford, si les organismes subventionnaires retirent leur appui à la moitié des projets de centrales au charbon et au pétrole, et au tiers des projets au gaz naturel, la part des énergies fossiles dans la génération d’électricité sera de 53 % en 2030.

Cette proportion passe à 39 % si les organismes subventionnaires ne financent plus du tout de projets au charbon ou au pétrole, et à 31 % s’ils ajoutent une exigence de fermer les centrales au charbon et au pétrole existantes à partir de 2030.

Ces pressions sur les pays africains ne risquent-elles pas d’être perçues comme de l’« écocolonialisme », notamment pour ceux qui produisent des carburants fossiles ? Après tout, une partie des bénéfices de la transition énergétique vers l’énergie éolienne et solaire dépendra de la fabrication des équipements, qui pour le moment ne se fait pas en Afrique.

Je ne suis pas politologue, mais je pense qu’on peut justifier le retrait des carburants fossiles sur le plan économique, parce que l’énergie renouvelable sera bientôt moins dispendieuse.

Philipp Trotter

M. McCollum, lui, pense qu’il sera possible pour les pays africains de développer une capacité de production locale d’équipement éolien et solaire. « C’est même essentiel pour que la transition énergétique ait lieu en Afrique. »

La Chine

L’étude de Nature Energy ne distingue pas les différentes sources de financement au développement. Or, la Chine est souvent accusée de ne pas appliquer les critères éthiques des organismes subventionnaires occidentaux.

En janvier, une étude de l’Institut Brookings, groupe de réflexion américain, notait que la Chine subventionnait autant de projets énergétiques dans le tiers-monde et les pays émergents que les grands organismes internationaux appuyés par l’Occident, et que les trois quarts des subventions chinoises vont aux centrales à carburants fossiles. Cette proportion monte même à 93 % pour le fonds d’investissement de la Route de la soie, un ambitieux projet de commerce international de l’empire du Milieu.

« En même temps, la Chine finance des projets ferroviaires, ce qui est bénéfique sur le plan environnemental, dit M. McCollum. L’automne dernier, le président chinois, Xi Jinping, a annoncé que la Chine serait carboneutre en 2060. Ça va peut-être se traduire dans le financement au développement. »