Depuis un peu plus d’un an, la contestation envers un nouveau télescope à Hawaii redouble d’intensité. Les militants autochtones veulent maintenant éliminer tous les télescopes des montagnes de l’archipel, qu’ils estiment sacrées. Le Canada est impliqué dans le dossier, lui qui avait promis de verser 250 millions de dollars pour le Télescope de Trente Mètres.

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

La prochaine génération de télescopes

Le plus grand télescope terrestre est situé dans les îles Canaries. Construit en 2009, le Gran Telescopio Canarias fait 10,4 mètres. C’est dire à quel point sera grand le Télescope de Trente Mètres (TMT, selon l’acronyme anglais, pour Thirty Meter Telescope), avec ses 30 mètres ! Les nouveaux outils sont ainsi de plus en plus gros. Un autre télescope en construction au Chili, le Télescope géant européen (ELT), fera presque 40 mètres, et s’ajoutera au Télescope géant Magellan (GMT), d’un diamètre de 25 mètres. Ils ont en commun de coûter extrêmement cher, entre 1 et 1,5 milliard US. L’ELT doit entrer en service en 2025, le TMT, en 2027, et le GMT, en 2029. Un télescope plus large permet de voir plus loin dans l’Univers et avec une plus grande résolution.

PHOTO DESIREE MARTIN, ARCHIVES AGENCE FRANCE=PRESSE

Le Gran Telescopio Canarias

La route bloquée

La construction du TMT à Mauna Kea, un volcan endormi qui abrite déjà une vingtaine de télescopes, dont l’observatoire Canada-France-Hawaii, a commencé en 2014. Des manifestations ont forcé l’année suivante la fermeture du chantier pendant des recours judiciaires par les opposants au TMT, qui se sont avérés infructueux. La construction devait reprendre à l’été 2019, mais la route d’accès au sommet a été totalement bloquée par des militants autochtones. L’approvisionnement aux télescopes a même été compromis, ce qui a presque mené à des défaillances irrémédiables. « Nous, les Kanaka Maoli, avons par milliers décidé de ne plus respecter un processus politique et juridique qui ignore systématiquement notre voix », explique Uahikea Maile, un politologue de l’Université de Toronto qui est un autochtone hawaiien, un Kanaka Maoli. « Le TMT est différent des 21 télescopes existants de Mauna Kea parce qu’il serait situé sur un plateau pour le moment vierge de tout développement. Outre la valeur sacrée de tout le sommet, ce plateau constitue un écosystème précieux qu’il faut préserver. »

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER @EMILEEGILPIN

La construction du TMT devait reprendre à l’été 2019, mais la route d’accès au sommet a été totalement bloquée par des militants autochtones.

D’autres sites ciblés

Deux autres sites ont été ciblés pour le TMT. Le site de La Palma, dans les îles Canaries, fait aussi l’objet d’une contestation, par des écologistes et des archéologues, et il serait non seulement moins haut, mais aussi plus humide. Un télescope plus haut subit moins les distorsions de l’atmosphère, et l’humidité complique les observations. Le site de Cerro Honar, au Chili, est plus élevé que Mauna Kea, à Hawaii, et a moins d’humidité, mais il est plus isolé, donc il a des coûts de construction plus élevés. « Et on aimerait avoir un site dans l’hémisphère Nord, parce que les deux autres sites seront dans l’hémisphère Sud », dit Sara Ellison, de l’Université de Victoria. M. Maile, lui, estime que « l’Univers a priori est le même dans les deux hémisphères ».

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER @UVIC

Sara Ellison, de l’Université de Victoria, est depuis le printemps dernier la présidente de la Société astronomique canadienne.

Les trois sites du TMT en chiffres

4050 mètres : altitude du site proposé du TMT à Hawaii
2250 mètres : altitude du site proposé du TMT dans les Canaries 5400 mètres : altitude du site proposé du TMT au Chili

54 % : proportion des journées de faible humidité du site proposé du TMT à Hawaii
62 % : proportion des journées de faible humidité du site proposé du TMT dans les Canaries 20 % : proportion des journées de faible humidité du site proposé du TMT au Chili

Source : Science

Les astronomes canadiens interpellés

La Société astronomique canadienne (CASCA) vient de réitérer son appui au TMT malgré l’opposition des autochtones. « Le TMT prend très au sérieux la nécessité de consulter la population locale », dit Sara Ellison, de l’Université de Victoria, qui est depuis ce printemps la présidente de CASCA. « Il y a eu des centaines d’échanges et de rencontres avec les autochtones et les autres Hawaiiens. Nous avons respecté le blocus de la route même si la construction était approuvée. » M. Maile affirme avoir rencontré plusieurs fois des représentants de CASCA et du comité CATAC de la CASCA, qui suit le dossier du TMT. « Je pensais qu’ils avaient compris l’importance de respecter la volonté des Kanaka Maoli, dit M. Maile. Mais dans leur dernier rapport, ils disent erronément que le Conseil des représentants du Bureau des affaires hawaiiennes (OHA) approuve le TMT. Il y a eu une approbation en 2009, mais elle a été retirée en 2015. L’OHA est maintenant neutre face au TMT. L’OHA a d’ailleurs envoyé une lettre de protestation à la CASCA. » Michael Balogh, de l’Université de Waterloo, responsable du comité CATAC, explique que le document auquel fait référence M. Maile explique brièvement l’historique du dossier, sans entrer dans les détails et sans affirmer que l’OHA appuie présentement le TMT.

Le point de vue d’une astronome innue

Laurie Rousseau-Nepton, astronome d’origine innue, est chercheuse à l’observatoire Canada-France-Hawaii. Que pense-t-elle de la contestation du TMT ? « Les astronomes n’ont pas ignoré les Premières Nations plus particulièrement que des gens qui construisent des maisons, des hôpitaux ou des universités, dit Mme Rousseau-Nepton. Ce focus sur l’astronomie vient d’Hawaii, où la situation est bien différente pour les Hawaiiens natifs, qui ont d’ailleurs eux-mêmes initié la réserve scientifique pour l’astronomie au sommet du Mauna Kea, dans les années 60-70, pour relancer l’économie locale après un tsunami à Hilo. Il y avait déjà là des gens contre et des gens pour. Et ils ont décidé d’aller de l’avant. TMT fait et a aussi fait des consultations avec les locaux. Toute cette histoire a réussi à démoniser mon domaine alors que le focus pourrait aussi bien être ailleurs. »

Un État multiethnique

39 % de la population d’Hawaii est d’origine asiatique
25 % de la population d’Hawaii est blanche non hispanique
10 % de la population d’Hawaii est autochtone (Kanaka Maoli) 9 % de la population d’Hawaii est hispanique
2 % de la population d’Hawaii est noire
24 % de la population d’Hawaii est multiethnique
SOURCE : Pew Research Center

Démanteler ?

Quatre des neufs postes administrateur du Conseil des représentants du Bureau des affaires hawaiiennes (OHA) faisaient face à des élections le 3 novembre. Plusieurs des candidats étaient opposés au TMT et certains vont jusqu’à réclamer le démantèlement des premiers télescopes de Mauna Kea parce qu’ils ont été installés pour relancer l’économie après un tsunami, en 1960, à l’instigation d’un politicien hawaiien d’ascendance japonaise. « Les seuls qui devraient pouvoir décider ce qui se construit sur les terres publiques sont les Kanaka Maoli, dit M. Maile. Je suis d’accord qu’ils restent jusqu’à la fin de leur vie utile, mais pas qu’ils soient rénovés », dit M. Maile.