Combien de temps nos anticorps pourront-ils nous protéger de la COVID-19 ? A-t-on avantage à être exposé à plusieurs virus différents pendant la petite enfance ? Pourquoi les personnes de 28 ans ont-elles été plus gravement touchées par la grippe espagnole de 1918 ? Des chercheurs essaient de percer les mystères de l’immunité afin de mieux combattre la pandémie. Tour d’horizon de leurs découvertes.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

La protection de la petite enfance…

PHOTO FOURNIE PAR ALAIN GAGNON

Le démographe Alain Gagnon étudie la périodicité des infections.

Lors de la pandémie de grippe H1N1 de 2009, les personnes âgées étaient moins touchées par l’augmentation de gravité de la maladie par rapport aux moins de 60 ans. Et au beau milieu de l’hiver 2018-2019, quand une souche grippale H3N2 est devenue prédominante par rapport à la souche H1N1, les quadragénaires ont soudainement vu leurs risques de maladie grave chuter de façon draconienne. Il s’agit là d’une « empreinte antigénique », selon Alain Gagnon, démographe de l’Université de Montréal qui a beaucoup étudié la périodicité des infections. « Quand on est exposé à certains virus dans la petite enfance, notre système immunitaire est conditionné à résister à des virus semblables, dit M. Gagnon. Les gens qui sont nés dans les années 70 ont été exposés à la souche H3N2 responsable de la pandémie de grippe de Hong Kong en 1968. Et entre 1918 et 1956, beaucoup de souches H1N1 ont circulé. » Selon le démographe montréalais, l’empreinte antigénique pourrait expliquer pourquoi les enfants sont moins malades de la COVID-19. « Les tout-petits sont beaucoup exposés aux coronavirus du rhume, parce qu’ils touchent beaucoup de surfaces et se touchent la figure. »

… et ses dangers

PHOTO WIKIMEDIA COMMONS

Les bébés qui ont eu la grippe russe en 1890 ont eu des réactions plus graves à la grippe espagnole, 28 ans plus tard.

Mais si le système immunitaire des bébés est exposé à des virus très différents, il peut au contraire réagir de la mauvaise manière. « Lors de la pandémie de grippe espagnole de 1918, il y avait trois pics de mortalité : en très bas âge, vers la fin de la vingtaine et après 60 ans, explique M. Gagnon. Ça pourrait être dû au “péché antigénique” : le système immunitaire se trompe face à un nouveau virus et surréagit d’une manière totalement inefficace. » Le système immunitaire n’attaque alors pas le nouveau virus et provoque la « tempête de cytokine », une réaction semblable à une maladie autoimmune. En 1918, les gens dans la fin de la vingtaine avaient été exposés bébés à la pandémie de grippe russe de 1890, probablement de souche H3, très différente de la souche H1N1 de la grippe espagnole. Le groupe de M. Gagnon a aussi montré que les gens nés en 1957, année d’une pandémie grippale H2N2, avaient un pic de mortalité lors de la pandémie H1N1 de 2009, et que les gens nés en 1918 avaient un excès de mortalité lors de la pandémie H3N2 de 1968. Mais selon M. Gagnon, rien ne permet de conclure pour le moment qu’un phénomène semblable existe avec la COVID-19. « Il semble y avoir une augmentation graduelle de la mortalité avec l’âge, sans un deuxième pic. Mais il faudra avoir les données de mortalité par année de naissance, plutôt que par groupe d’âge de 10 ans, pour en être sûr. »

Quand les anticorps nuisent

PHOTO ARCHIVES DES SŒURS DU BON PASTEUR

Des religieuses québécoises masquées, en 1919

Un autre aspect saugrenu de l’immunité est la « réaction par anticorps facilitants ». « On sait que pour la dengue, la première infection est généralement bénigne, mais la deuxième est plus grave », explique Caroline Wagner, Montréalaise qui travaille à l’Université Princeton et vient de publier, dans Science, une modélisation de différentes trajectoires de la pandémie de COVID-19 dans les cinq prochaines années. « Pour le moment, on ne pense pas que ça survienne avec la COVID-19, notamment parce que les essais cliniques de vaccins ne montrent pas un tel phénomène. Mais nous avons inclus ce mécanisme dans notre modélisation, parce qu’il pourrait avoir un grand impact sur la morbidité et la mortalité. »

L’histoire des coronavirus

Les quatre coronavirus responsables d’une bonne partie des rhumes (entre 10 % et 25 % selon les régions du monde) sont apparus relativement récemment. Deux d’entre eux ont été identifiés dans les années 1960 et sont apparus dans les années 1950, selon une étude de l’Université de Hong Kong publiée en 2011 dans le Journal of Virology. Les deux autres coronavirus, identifiés au début du millénaire, datent du milieu des années 1980. Le SRAS et le SRAS-CoV-2, responsable de la COVID-19, descendent directement des souches apparues il y a 60 ans.

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La grippe espagnole a provoqué l’annulation de la finale de la Coupe Stanley en 1919.

Une immunité de moins d’un an

L’infectiologue néerlandaise Lia Hoek, de l’Université d’Amsterdam, dont l’équipe a identifié en 2003 l’un des quatre coronavirus du rhume, vient de publier une analyse de 35 ans de sécrétions de 10 personnes, qui conclut que l’immunité conférée par les coronavirus du rhume dure moins d’un an. « Nous avions des sécrétions tous les trois à six mois, donc ce sont des résultats très solides », explique la Dre Hoek. Elle estime que l’immunité conférée par le SRAS-CoV-2 ne sera pas plus longue. Pourquoi alors quelques études sur le SRAS montrent-elles que des anticorps subsistent plusieurs années après l’infection ? « Ce sont des études différentes, seulement sur les anticorps, dit la Dre Hoek. Nous avons examiné spécifiquement le risque de réinfection. Quel que soit le type de protection, elle ne dure généralement pas plus de 12 mois. » Cela signifie-t-il que les vaccins ne fonctionneront pas ? « Les gens qui font des vaccins savent comment augmenter l’intensité de la réponse immunitaire », se limite à dire la Dre Hoek, qui pense qu’il faudra par contre probablement des rappels de vaccins. « Nous avions commencé cette analyse après le SRAS en 2003, mais comme la maladie a disparu, nous avions abandonné le projet. Nous l’avons relancé avec la pandémie actuelle. »

L’expérience de la Suède

PHOTO JONATHAN NACKSTRAND, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La Suède n’a pas atteint l’immunité de groupe contre le SRAS-CoV-2.

Fin septembre, des chercheurs de l’Université de Géorgie ont conclu dans la revue PNAS qu’il serait impossible d’atteindre l’immunité de groupe contre le SRAS-CoV-2 tout en minimisant le nombre de morts. « On a une expérience réelle avec la Suède », dit l’auteur principal de l’étude, Tobias Brett. « Même s’il n’y a pas eu de confinement, les précautions qu’ont prises naturellement les Suédois ont empêché d’atteindre l’immunité de groupe. Nos modélisations montrent qu’il faudrait, pour minimiser la mortalité tout en accélérant l’atteinte de l’immunité de groupe, affiner les recommandations toutes les semaines. On dirait aux gens d’aller par groupes de 6, ou 12, ou 20 dans les restaurants et les bars, de retourner la moitié ou le quart des employés au bureau, ça changerait tout le temps. Ça ne serait pas possible sur le plan cognitif de suivre les recommandations, il faudrait avoir des robots au lieu d’êtres humains. » En 2018, dans l’American Journal of Biology, Alain Gagnon, de l’Université de Montréal, et des collègues californiens avaient justement montré qu’en Nouvelle-France, les épidémies de variole se succédaient tous les sept ans, avec beaucoup de mortalité chez les jeunes enfants, parce que l’immunité de groupe disparaissait avec les nouvelles naissances.