La soirée des prix Ig Nobel, qui récompensent des études scientifiques « improbables », avait lieu jeudi. Une psychologue albertaine a remporté un prix pour une étude sur la détection du narcissisme par la taille des sourcils.

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Les autres prix décernés cette année récompensaient notamment une étude sur des couteaux inuits fabriqués à partir d’excréments gelés, une autre sur l’arachnophobie chez les entomologistes et une description de la « misophonie », réaction agressive chez certaines personnes exposées à des bruits de mastication.

Miranda Giacomin, qui enseigne à l’Université MacEwan, à Edmonton, est-elle heureuse d’avoir remporté ce prix satirique ? N’est-ce pas un manque de respect envers son travail ? « Au contraire, c’est super amusant ! C’est très agréable de savoir que des gens comiques s’intéressent sérieusement à ses recherches. Au début, la description des travaux récompensés par les Ig Nobel fait rire, puis on se demande pourquoi les gens ont fait ça. C’est une manière de conduire à une réflexion scientifique. »

Épilation

L’étude de Mme Giacomin est un bon exemple de cette description. Elle a photographié 39 étudiants de l’Université de Toronto, où elle travaillait alors, et leur a fait passer un test de personnalité. Ensuite, elle a montré les photos à des laborantins occasionnels contactés par le site Mechanical Turk d’Amazon, en leur demandant de deviner le type de personnalité de la personne photographiée. Une deuxième version de l’étude manipulait les photos en plaçant des sourcils de personnes narcissiques sur des visages de personnes non narcissiques.

PHOTO FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ MACEWAN

Miranda Giacomin

« Au départ, je travaillais sur la détection du narcissisme chez un étranger, dit Mme Giacomin. Nous avons prouvé que c’est possible à partir d’une simple photo. Nous nous sommes ensuite demandé quelles sont les caractéristiques physiques d’une personne qui permet de détecter le narcissisme. Nous nous sommes concentrés sur la figure. »

Les deux tiers des étudiants photographiés étaient des femmes. « Une hypothèse est que les narcissiques naissent avec des sourcils plus prononcés, dit Mme Giacomin. Une autre est que le fait de prendre soin de ses sourcils, de façon qu’ils soient fournis mais bien délimités, est le signe d’un certain narcissisme. Le fait que les femmes sont surreprésentées dans notre échantillon de photographies peut jouer ici. Cela dit, de nos jours, les jeunes hommes s’épilent aussi. »

Quelle est la taille de la composante « sourcil » du narcissisme ? « C’est modeste, dit Mme Giacomin. Mais c’est bien réel. Dans le monde réel, on a d’autres indications du narcissisme d’un étranger, sa voix, sa démarche. » L’étude sur le « narcissisme grandiose » et les sourcils a été publiée en 2018 dans le Journal of Personality. Sur une échelle du narcissisme de 40 points, où les cobayes avaient en moyenne un score de 13 à 15, les sourcils faisaient bouger les résultats de quelques points.

Pandémie

Les autres études récompensées par les prix Ig Nobel, qui ont été fondés en 1991 par l’éditeur du Journal of Irreproducible Results, ont souvent des bases sérieuses derrière des apparences loufoques. Quelques-uns des prix, cependant, sont uniquement humoristiques, voire politisés, comme le prix d’« éducation médicale » remis à des politiciens tels que Jair Bolsonaro, Boris Johnson, Donald Trump ou Vladimir Poutine « pour avoir utilisé la pandémie de COVID-19 pour démontrer au monde entier que les politiciens peuvent avoir un effet plus immédiat sur la vie et la mort que les scientifiques et les médecins ».

Parmi les études sérieuses récompensées, on retrouve notamment celles de chercheurs qui ont enfermé un alligator dans une cuve dont l’air comportait beaucoup d’hélium, pour voir si ses vocalisations changeraient. Cette étude permettra d’évaluer la taille des alligators en fonction de la tonalité de leurs vocalisations, ce qui évitera aux chercheurs de devoir s’en approcher, et aussi d’étudier comment les ptérosaures et d’autres dinosaures communiquaient.

PHOTO FOURNIE PAR LA FERME D’ALLIGATORS DE ST. AUGUSTINE

L’alligator dans une cuve où l’air contenait beaucoup d’hélium

Des chercheurs ukrainiens ont par ailleurs exposé des vers de terre à des vibrations pour montrer qu’ils pouvaient servir de modèles pour l’étude des nerfs humains, et des économistes d’une demi-douzaine de pays ont montré que les amoureux ont plus tendance à s’embrasser avec la langue dans les pays où règne une plus grande inégalité de revenus, ce qui appuie la théorie selon laquelle les parades nuptiales sont plus complexes quand l’inégalité est plus importante.

Rivalité

Même l’étude sur les couteaux inuits fabriqués avec des excréments gelés a un fond de légitimité. Il s’agit d’une tentative de deux archéologues américains de tirer au clair une anecdote relatée dans le livre Shadows in the Sun, publié en 1998 par l’anthropologue vedette Wade Davis, de l’Université de la Colombie-Britannique. Cette histoire d’un vieil Inuit abandonné qui a fabriqué un couteau à partir de ses excréments a souvent été reprise par les manuels du domaine. La conclusion de l’étude : cela ne fonctionne pas. En d’autres mots : Wade Davis n’est pas toujours un anthropologue digne d’être pris au sérieux.

PHOTO FOURNIE PAR LE MUSÉE D’HISTOIRE NATURELLE DE CLEVELAND

Le couteau fabriqué à partir d’excréments gelés

L’histoire des couteaux inuits faits d’excréments révèle que les rivalités scientifiques sont souvent dignes d’un téléroman. La genèse des prix Ig Nobel est d’ailleurs marquée par une telle rivalité. Quand Marc Abrahams a pris les rênes du Journal of Irreproducible Results, en 1991, ce mensuel scientifique satirique traînait la patte.

Marc Abrahams l’a relancé, notamment grâce aux Ig Nobel, mais l’éditeur lui a lancé en 1994 un ultimatum : le Journal of Irreproducible Results allait fermer à moins que M. Abrahams ne le rachète pour 1 million de dollars. Marc Abrahams a claqué la porte avec toute son équipe et a fondé un concurrent, les Annals of Improbable Research. Un quart de siècle plus tard, les Ig Nobel et les Annals of Improbable Research se portent bien et le Journal of Irreproducible Results vivote.