Une distribution rapide suscite à la fois enthousiasme et méfiance

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Les Russes ont dévoilé vendredi les premiers résultats de leur vaccin contre la COVID-19 dans la revue The Lancet. Ils sont très semblables à ceux de la demi-douzaine d’études similaires dévoilées jusqu’à maintenant, selon deux experts québécois consultés par La Presse.

« Tous les résultats publiés jusqu’à maintenant montrent des titres en anticorps neutralisants, capables de neutraliser le SARS-CoV-2, semblables », indique Frédéric Ors, PDG d’IMV, de Québec, qui travaille sur un vaccin traditionnel contre la COVID-19. « Le vaccin de Novavax avait des chiffres qui semblaient dix fois plus élevés, mais une analyse américaine a montré qu’en fait, leurs tests étaient dix fois plus sensibles. C’est surprenant parce que les résultats précliniques indiquaient de la variabilité entre les différentes technologies utilisées. Ça montre bien les limites des modèles animaux. Ils ne sont pas représentatifs de ce qui se passe chez l’humain. »

PHOTO FOURNIE PAR IMV

Frédéric Ors, PDG d’IMV

Le vaccin russe Spoutnik V, approuvé depuis près d’un mois en Russie même s’il n’a été testé que chez une trentaine de volontaires, utilise la technologie des vecteurs. Il s’agit de se servir d’un autre virus pour transporter une molécule du SARS-CoV-2, le coronavirus responsable de la COVID-19. Elle n’a jamais été utilisée pour des vaccins humains. Les autres vaccins ayant complété des phases II misent aussi sur des technologies qui ne sont pas actuellement utilisées pour des vaccins humains. La phase II vise à vérifier si un vaccin est efficace chez quelques dizaines de cobayes.

L’un des points intéressants de Spoutnik V, c’est qu’on utilise deux vecteurs différents pour la première et pour la deuxième dose. Les vaccins avec vecteurs peuvent entraîner des problèmes si le patient a des anticorps contre le vecteur.

Frédéric Ors, PDG d’IMV

Mais même ce problème semble absent des résultats de phase II des autres vaccins avec vecteurs, note Alain Lamarre, expert en immunologie et en virologie à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Le problème de l’immunité au vecteur peut compliquer la réutilisation du vaccin pour un rappel après un ou deux ans. « On ne sait pas pourquoi, mais dans l’étude russe, même les volontaires qui ont des anticorps contre le vecteur ont des anticorps neutralisants contre la COVID-19 », dit le DLamarre.

Personnes âgées

Toutefois, l’étude russe ne portait que sur de jeunes hommes, des militaires. « On ne sait pas quels seront les résultats chez les personnes âgées ni chez les femmes », dit le DLamarre.

M. Ors note que chez les personnes âgées, l’effet protecteur est généralement moindre, parce que leur système immunitaire répond moins bien. Or, la plupart des vaccins contre la COVID-19 ayant complété une phase II montrent une baisse de leur titre d’anticorps neutralisants après le 40e jour. « Ça pourrait nous avantager, parce que nous avons une technologie qui a une très forte réponse, avec un relâchement sur plusieurs semaines du vaccin dans l’organisme du patient », dit M. Ors, qui attend depuis le début de l’été l’approbation de son essai clinique par Santé Canada.

Ces nouvelles suscitent l’enthousiasme. Cette semaine, le New York Times a révélé que les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) du gouvernement américain avaient demandé aux 50 États du pays de se préparer à distribuer un vaccin dès novembre à certains groupes, notamment les soignants. « C’est normal de se préparer, mais je crains qu’il n’y ait une autorisation d’urgence avant que les essais de phase III ne soient terminés à cause des pressions politiques, dit le DLamarre. Si ça se produisait et que les résultats de phase III ne sont pas à la hauteur, ça pourrait augmenter la méfiance envers les vaccins, ou alors privilégier une technologie moins efficace par rapport à d’autres vaccins plus efficaces, mais qui ont été approuvés par la suite. »