Elle est détentrice de 64 brevets et a fait une longue carrière chez IBM avant de choisir Montréal pour y poursuivre ses travaux. Irina Rish, originaire de ce qui est aujourd’hui l’Ouzbékistan, dirigera l’automne prochain une chaire de recherche dotée d’un imposant budget de 34 millions afin d’approfondir les liens entre le cerveau humain et l’intelligence artificielle. Portrait.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

La campagne de séduction a été longue et intense. Dans les conférences internationales, les stars de l’intelligence artificielle montréalaises comme Yoshua Bengio et Joëlle Pineau lui faisaient du pied. Mais Irina Rish était bien installée dans son laboratoire new-yorkais d’IBM, où elle travaillait depuis près de 20 ans.

« J’aimais mon travail, je ne cherchais pas le changement », dit-elle à La Presse. Mais le milieu montréalais a insisté. On lui a fait miroiter non pas une, mais bien deux chaires de recherche. Irina Rish a accepté de venir visiter Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle, qu’elle connaissait de réputation.

« J’ai trouvé ça intéressant, raconte-t-elle. L’an dernier, j’ai reçu un appel et une offre et je me suis retrouvée confrontée à une décision difficile. J’avais beaucoup d’amis et de collaborateurs chez IBM. Les choses allaient bien. Mais il y avait cette opportunité. »

En blague, Irina Rish dit qu’elle a finalement choisi l’Université de Montréal et le Québec pour le ski. Chaque année, sa famille passait la relâche scolaire au mont Tremblant. « Pouvoir y aller en une heure et demie plutôt que huit heures de conduite est un gros plus pour nous ! », dit-elle. Plus sérieusement, celle qui tisse des liens entre l’intelligence des machines et celle des humains vante la recherche qui se fait dans la métropole québécoise.

Tant en matière d’intelligence artificielle et d’apprentissage profond que de neurosciences et de psychologie, il y a des choses ici qui sont très attirantes.

Irina Rish

Yoshua Bengio, professeur au département d’informatique et de recherche opérationnelle de l’Université de Montréal et directeur scientifique de Mila, se réjouit de cette nouvelle acquisition.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Yoshua Bengio

« Irina Rish est une experte reconnue mondialement dans la recherche à l’interface de l’intelligence artificielle fondamentale et des applications médicales de l’intelligence artificielle. Elle a une longue expérience aux laboratoires de recherche d’IBM aux États-Unis, où elle a contribué à la fois aux progrès scientifiques profitant de la synergie entre neurosciences, psychiatrie et apprentissage profond et aux applications industrielles de l’intelligence artificielle », dit-il.

De l’Ouzbékistan à Montréal

Irina Rish est née à Samarcande, dans ce qui était à l’époque l’Union soviétique et forme aujourd’hui l’Ouzbékistan. Ses grands-parents, moscovites, s’y étaient réfugiés pour échapper à la répression sous le régime de Staline. Avec deux parents professeurs de mathématiques, la petite Irina tombe tôt dans la marmite des sciences.

« Petite, je m’amusais à résoudre des problèmes que mes frères aînés me donnaient. J’en tirais du plaisir », raconte-t-elle. À l’école, elle s’illustre dans les olympiades de sciences et de mathématiques organisées par le gouvernement.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Irina Rish

À 14 ans, Irina Rish tombe sur un livre intitulé Can Machines Think ? (« Est-ce que les machines peuvent penser ? »). « C’était mon premier contact avec l’intelligence artificielle et ça a frappé ma curiosité », raconte-t-elle. L’informatique est alors en plein essor et Irina Rish s’y lance. Après un baccalauréat en mathématiques appliquées à l’Institut Goubkine de Moscou, au cours duquel elle maintient une moyenne de 4,98 sur 5, elle prend le chemin des États-Unis. Elle effectue sa maîtrise et son doctorat en intelligence artificielle à l’Université de Californie à Irvine, avant d’entrer chez IBM, où elle mène une prolifique carrière au centre de recherche Thomas J. Watson de New York pendant près de 20 ans.

« Lire dans les pensées »

La professeure Rish résume son champ d’expertise comme on déclame un slogan : « l’intelligence artificielle pour la neuroscience, et la neuroscience pour l’intelligence artificielle ».

D’un côté, la spécialiste utilise l’intelligence artificielle pour mieux comprendre le cerveau humain et les problèmes qui le touchent. Chez IBM, elle faisait même partie d’un groupe de recherche sur la « psychiatrie computationnelle ».

« Nous essayons essentiellement d’utiliser des données provenant de l’imagerie du cerveau, en combinaison avec d’autres données de tests cognitifs ou de langage, pour détecter et reconnaître différents états mentaux ou des changements dans l’état mental », explique la spécialiste. En analysant l’activité du cerveau, les chercheurs peuvent ainsi déceler des problèmes comme la schizophrénie, la douleur ou la dépendance. Ils peuvent même deviner ce que fait un sujet sain ou comment il se sent simplement en analysant les données provenant de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle.

« Parfois, on dit que ce genre d’analyse revient à lire dans les pensées ! », lance Irina Rish.

Mais la chercheuse travaille aussi dans la direction inverse : elle s’inspire du cerveau pour développer de meilleurs modèles et de meilleurs algorithmes d’intelligence artificielle.

Nous voulons des systèmes plus larges et plus robustes. Des systèmes d’intelligence artificielle qui pourront éventuellement apprendre toute leur vie, comme les humains le font, et qui pourront résoudre différents types de problèmes.

Irina Rish

Elle rappelle que la plupart des systèmes actuels sont extrêmement spécialisés. Ils peuvent être entraînés à exécuter une tâche très spécifique — jouer aux échecs, par exemple —, mais sont pratiquement incapables de faire autre chose.

Arrivée à Montréal l’automne dernier, Irina Rish dirigera à l’Université de Montréal une chaire d’excellence en recherche du Canada dotée d’un budget de 34 millions sur sept ans, en plus d’une autre chaire de recherche de l’Institut canadien de recherches avancées, organisation financée par des fonds privés et publics. Ses enfants, âgés de 16 et 8 ans, s’adaptent bien à Montréal, une ville appréciée par toute la famille.

« D’un côté, c’est une grande ville et il y a des choses à faire, observe-t-elle. De l’autre, c’est une atmosphère plus calme et plus relaxe qu’à New York, qui peut devenir assez stressante. Pour nous, c’est un peu le meilleur des deux mondes. »