Les arbres rafraîchissent les villes, mais quand ils croissent davantage que la normale, ils augmentent le risque de sécheresse estivale, selon une nouvelle étude européenne. Comme les arbres poussent de plus en plus tôt au printemps à cause du réchauffement climatique, ils seraient en partie responsables de l’augmentation de la fréquence des sécheresses.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Le Rhin en 2012

L’idée de cette analyse est venue à Ana Bastos, de l’Université de Munich, après une sécheresse importante en 2012 qui a menacé la navigation sur le Rhin. « Les photos étaient saisissantes », dit en entrevue Mme Bastos, qui est l’auteure principale de l’étude publiée au début du mois de juin dans la revue Science Advances. « Avec des collègues, on s’est demandé quel était l’effet d’une telle sécheresse sur les écosystèmes. Nous avons été surpris de voir que non seulement la sécheresse avait des impacts sur la végétation, mais que la végétation était aussi elle-même à l’origine de la sécheresse. »

  • Le château de Pfalzgrafenstein se trouve sur une île au milieu du Rhin…

    PHOTO FOURNIE PAR L'OFFICE DU TOURISME ALLEMAND

    Le château de Pfalzgrafenstein se trouve sur une île au milieu du Rhin…

  • … mais en 2012, il était relié à la rive par une bande de sable.

    PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

    … mais en 2012, il était relié à la rive par une bande de sable.

1/2
  •  
  •  

Printemps hâtifs

L’année 2012 avait été marquée par un printemps hâtif, associé aux changements climatiques. « Ça a fait croître la végétation, notamment les arbres, plus tôt que d’habitude, dit Mme Bastos. On savait que les trois vagues de chaleur importantes du XXIsiècle en Europe, en 2002 en France, en 2010 en Russie, puis en 2012 un peu partout, avaient été causées par un phénomène météorologique d’interaction entre un sol sec et une atmosphère chaude. Il y a plus d’évaporation, ça change l’équilibre énergétique et ça emprisonne l’eau dans l’atmosphère. En 2012, ce phénomène avait été précipité par la croissance des arbres, qui avaient tiré beaucoup d’eau des sols au printemps et en avaient envoyé sous forme de vapeur dans l’atmosphère. On estime que 50 % de la sécheresse de 2012 s’explique par la croissance de la végétation tôt au printemps. »

Champs et forêts

Les forêts ont par contre un effet positif durant la sécheresse elle-même. « Les arbres des forêts tirent plus d’eau des sols que les champs, parce qu’ils ont plus de potentiel de croissance, mais pendant la sécheresse, les arbres changent leur modèle de croissance, leur photosynthèse, pour préserver l’eau, dit Mme Bastos. Ils en envoient donc moins dans l’atmosphère. Les arbres peuvent même se débarrasser de leurs feuilles pour préserver leur tronc et leurs branches. Dans les champs, où la photosynthèse continue comme avant, l’eau finit par s’épuiser et les plantes meurent. Comme leurs racines sont plus profondes, également, les arbres des forêts utilisent l’eau de manière plus efficace. »

PHOTO FOURNIE PAR ANA BASTOS

Ana Bastos

Des arbres entre les champs

Pour cette raison, Mme Bastos pense que planter des arbres entre les champs, et au milieu des champs si possible, pourrait aider à contrer le risque accru de sécheresse à cause des printemps de plus en plus hâtifs dans les décennies à venir – les arbres dans les champs prennent ainsi la place d’herbes, de végétation non arboricole. « Il y a plusieurs études qui montrent que l’hémisphère Nord devient plus vert, en grande partie à cause des printemps plus hâtifs. On voit dans notre analyse les différences entre les différents types de végétation, ceux qui prennent plus d’eau dans le sol. C’est d’ailleurs la prochaine question que nous devrons poser : est-ce qu’on a moins de sécheresse s’il y a plus d’arbres et moins de champs, ou simplement s’il y a des arbres dans les champs ? »

L’Outaouais en 2012

Alison Munson, écologiste forestière à l’Université Laval, pense que le même phénomène a eu lieu aussi en 2012 dans l’ouest du Québec. « J’avais suivi les arbres du parc de la Gatineau, dit Mme Munson. Cette année-là, il n’y avait pas eu beaucoup de neige, on avait eu un printemps très tôt, plus chaud que la normale en avril et mai. Ensuite, les arbres ont vraiment souffert en juillet et août. Les arbres ont mis beaucoup d’énergie dans leur feuillage, ensuite ils n’ont pas été capables de maintenir cette biomasse. On a vu des arbres laisser tomber leurs feuilles vertes en juillet. On voit dans l’étude de Science Advances la différence entre le nord et le sud de l’Europe et entre les différents types de végétation. C’est frappant. »

  • La rivière Rideau dans la région de Gatineau à un très bas niveau en 2012

    PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

    La rivière Rideau dans la région de Gatineau à un très bas niveau en 2012

  • Un champ dans l’Outaouais en 2012

    PHOTO ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

    Un champ dans l’Outaouais en 2012

1/2
  •  
  •  

Les arbres urbains

L’étude de Mme Bastos n’avait pas une résolution spatiale assez grande pour voir l’impact des arbres urbains. « En théorie, ils ont des racines parfois moins profondes parce qu’il faut en replanter souvent pour compenser la mortalité accrue des arbres en ville, dit Mme Bastos. Mais en même temps, on peut les arroser. Et ils créent des îlots de fraîcheur dans les villes. » Mme Munson, de l’Université Laval, rapporte qu’en Australie, durant les sécheresses des dernières années, certaines villes ont mis sur pied des programmes spéciaux d’arrosage des arbres urbains pour éviter qu’ils ne meurent tous. « Notre groupe s’intéresse justement aux sols urbains, aux conditions qui vont aider les arbres à survivre, surtout les premières années après la transplantation, dit Mme Munson. On pourrait envisager que dans cinq à dix ans, les villes au Québec doivent arroser les arbres pour éviter de perdre ces investissements importants. »

En chiffres

De 8 à 30 jours : augmentation du nombre de jours de sécheresse dans le sud de l’Espagne et de l’Italie en 2070-2100, par rapport à 1970-2000

De 2 à 4 jours : augmentation du nombre de jours de sécheresse en France en 2070-2100, par rapport à 1970-2000

Source : Agence européenne de l’environnement