(Genève) L’horizon s’assombrit pour les auteurs de l’étude très critiquée sur l’hydroxychloroquine et la COVID-19 : la prestigieuse revue médicale The Lancet, qui l’avait publiée, a émis des réserves tandis que l’OMS a annoncé la reprise des essais cliniques.

Agnès PEDRERO avec Paul RICARD à Paris
Agence France-Presse

Reconnaissant dans un avertissement formel que « d’importantes questions » planaient à son sujet, The Lancet souhaite ainsi « alerter les lecteurs sur le fait que de sérieuses questions scientifiques ont été portées à (son) attention » au sujet de cette étude, indique la revue.

Les principales critiques portent sur la fiabilité des données de cette étude, collectées dans des hôpitaux par une entreprise américaine, Surgisphere, qui se présente comme une société d’analyse de données de santé.

« J’attends avec impatience les résultats » de l’audit, a déclaré mercredi dans un communiqué l’auteur principal de l’étude controversée, Mandeep Mehra.

« Surgisphere réaffirme l’intégrité de (ses) études », a de son côté assuré l’un des coauteurs, Sapan Desai, également patron de Surgisphere, dans un communiqué distinct.

L’avertissement du Lancet a été publié mardi soir sous la forme d’une « expression of concern » (« expression de préoccupation »), déclaration formelle employée par les revues scientifiques pour signifier qu’une étude pose potentiellement problème.

Si une « expression of concern » n’est pas aussi lourde de conséquences qu’une rétractation pure et simple, elle est tout de même de nature à jeter le doute.

L’étude en cause conclut que l’hydroxychloroquine n’est pas bénéfique aux malades de la COVID-19 hospitalisés et peut même être néfaste.  

Elle a eu un retentissement mondial et des répercussions spectaculaires, poussant notamment l’OMS (Organisation mondiale de la santé) à suspendre les essais cliniques sur l’hydroxychloroquine contre la COVID-19. De même, la France a décidé de bannir ce traitement.

Après une évaluation plus rapide que prévu des « données sur la mortalité », l’OMS a toutefois annoncé mercredi la reprise prochaine des essais.

Données

Publiée le 22 mai dans The Lancet, l’étude se fonde sur les données de 96 000 patients hospitalisés entre décembre et avril dans 671 hôpitaux, et compare l’état de ceux qui ont reçu le traitement à celui des patients qui ne l’ont pas eu.

Après sa parution, de nombreux chercheurs ont exprimé leurs doutes, y compris des scientifiques sceptiques sur l’intérêt de l’hydroxychloroquine contre la COVID-19.

Dans une lettre ouverte publiée le 28 mai, des dizaines de scientifiques du monde entier soulignent que l’examen minutieux de l’étude du Lancet soulève « à la fois des inquiétudes liées à la méthodologie et à l’intégrité des données ».

Ils dressent une longue liste des points problématiques, d’incohérences dans les doses administrées dans certains pays à des questions éthiques sur la collecte des informations, en passant par le refus des auteurs de donner accès aux données brutes.

L’audit initié par les auteurs de l’étude « n’est pas suffisant, nous avons besoin d’une vraie évaluation indépendante », a martelé mercredi sur Twitter le chercheur James Watson, l’un des initiateurs de la lettre ouverte.

Ses signataires jugent également que des essais cliniques rigoureux sont nécessaires pour évaluer les médicaments, alors que l’étude controversée n’est qu’une compilation de données préexistantes.

« Pieds nickelés »

« J’ai souvent souligné l’importance des essais cliniques […], qui sont indispensables pour tirer toute conclusion. En attendant que les résultats de tels essais soient disponibles, et vu l’urgence de la situation, utiliser les bases de données disponibles était une étape intermédiaire », s’est défendu le Dr Mehra.

Avant la controverse sur cette étude, d’autres travaux à plus petite échelle étaient parvenus à la même conclusion qu’elle, sans que leur méthodologie fasse l’objet de critiques.

L’étude du Lancet a en outre été attaquée avec virulence par les défenseurs de l’hydroxychloroquine, souvent avec le mot clé #LancetGate (scandale du Lancet) sur les réseaux sociaux.  

Au premier rang d’entre eux figure le chercheur français Didier Raoult.  

« Le château de cartes s’effondre », a-t-il tweeté mercredi au sujet de l’avertissement du Lancet, après avoir estimé que l’étude avait été réalisée par des « pieds nickelés ».

« Il est crucial que la communauté scientifique et le grand public comprennent la valeur et la légitimité de bases de données comme celle de Surgisphere », a pour sa part plaidé le Dr Desai.

Pourtant, sa société est au centre de toutes les interrogations : une autre revue médicale de référence, le New England Journal of Medicine (NEJM), a publié mardi une « expression of concern » au sujet d’une étude de la même équipe, réalisée avec les données de Surgisphere.

Cette étude-là ne portait pas sur l’hydroxychloroquine mais sur un lien entre la mortalité due à la COVID-19 et les maladies cardiaques.

Un spécialiste français, le Pr Gilbert Deray, voit dans la publication de ces avertissements par The Lancet et le NEJM le signe que les deux études sont « en voie de rétractation ». Un tel désaveu serait selon lui « un désastre » puisque ces revues sont des « références ».

« Ces errements illustrent que le temps scientifique doit être déconnecté de celui médiatique. L’urgence de la pandémie ne justifie pas les études médiocres », a-t-il estimé sur Twitter.