Les chimpanzés se ressemblent tous ? Erreur. Des biologistes et des informaticiens britanniques ont réussi pour la première fois à distinguer divers chimpanzés avec un logiciel de reconnaissance vidéo s’appuyant sur l’intelligence artificielle. Cette avancée, qui pourrait s’appliquer à d’autres animaux, promet de révolutionner la préservation des espèces menacées et l’étude de la transmission de pratiques dans certains groupes animaux.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Un travail de moine

Moins d’une seconde : c’est le temps qu’a mis le logiciel développé par Arsha Nagrani, informaticienne de l’Université d’Oxford, pour classer 100 images différentes de 23 chimpanzés. Ce résultat est nettement mieux que les 55 minutes nécessaires à des étudiants en biologie habitués à dépouiller des vidéos de chimpanzés. « Pour classer des vidéos d’observation de chimpanzés, identifier quel individu fréquente qui, il fallait parfois une année complète à un étudiant au doctorat », explique Mme Nagrani. « J’ai rencontré mon coauteur, Daniel Schofield, par hasard en prenant un café dans une réunion de réseautage. Nous cherchions tous les deux un projet multidisciplinaire. Mon expertise en reconnaissance des images et ses besoins en étude des chimpanzés formaient un mariage parfait. » L’algorithme fonctionne en trois temps : tout d’abord, il détermine où sont les chimpanzés dans chaque image d’une vidéo, puis il les suit d’image en image, et enfin il compare leur identité à celle des chimpanzés d’autres vidéos.

Les oiseaux et les éléphants aussi

L’étude, publiée cet automne dans la revue Science Advances, portait sur des chimpanzés de Guinée suivis pendant 14 ans par des caméras vidéo cachées de biologistes de l’Université de Kyoto. Mais l’algorithme basé sur l’intelligence artificielle pourra être utilisé pour n’importe quelle autre espèce animale, que ce soit un éléphant ou un oiseau, estiment les deux chercheurs d’Oxford. « Jusqu’à maintenant, les tentatives d’identification des individus dans les espèces animales n’avaient pas fonctionné parce qu’on avait trop peu de vidéos », dit Mme Nagrani.

Espèces menacées

L’avancée technologique permettra aussi de mieux protéger les espèces menacées, selon le biologiste Daniel Schofield. « On pourra savoir exactement quel individu est encore en vie, et plus généralement suivre les populations en déclin, par exemple les gorilles, sans avoir à les compter, dit M. Schofield. Un tel décompte est actuellement très coûteux, une barrière importante à la préservation des espèces menacées. »

La civilisation des singes

L’autre pas de géant, pour la zoologie, est de pouvoir détecter la transmission des savoirs d’un animal à l’autre. « Nous avons par exemple vu que certains chimpanzés qui se fréquentent utilisent tous des pierres comme un marteau et une enclume pour briser l’écorce des noix, dit M. Schofield. On peut même espérer la détection de comportements ou de technologies qui divergent d’un groupe à l’autre de la même espèce, sur plusieurs générations. » L’algorithme atteignait une précision supérieure dans l’identification des individus par rapport aux experts : 84 % contre 42 %. À noter, des novices à qui l’on a montré les vidéos de chimpanzés étaient plus lents et avaient une précision de 21 % – ils se trompaient quatre fois sur cinq en identifiant un individu.

Les chimpanzés en chiffres

2 millions

Nombre de chimpanzés il y a un siècle

De 150 000 à 300 000

 Nombre de chimpanzés en 2018

6500 

Nombre de chimpanzés du Nigeria-Cameroun, la plus menacée des quatre sous-espèces de chimpanzé

Sources : UICN, WWF