Devant la grogne des astronomes, SpaceX réagit. L’entreprise californienne a annoncé qu’elle appliquerait une couche anti-réfléchissante sous l’un des satellites Starlink qu’elle lancera prochainement dans l’espace. Objectif : voir si cette solution peut diminuer les inconvénients pour les astronomes de ces engins appelés à se multiplier dans le ciel.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Les astronomes saluent l’initiative de SpaceX et de son patron Elon Musk, mais demeurent préoccupés.

« C’est bien qu’ils aient de l’ouverture et réagissent rapidement, mais il reste à voir si ça va être efficace », commente Nathalie Ouellette, astrophysicienne de l’Université de Montréal qui étudie les galaxies.

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Nathalie Ouellette, astrophysicienne de l’Université de Montréal

À l’Observatoire du Mont-Mégantic, l’astronome de soutien Sylvie Beaulieu n’est pas non plus complètement rassurée.

« Ça aiderait, mais ça ne réglerait pas le problème, estime celle dont le métier est de recueillir des observations astronomiques pour alimenter les travaux de ses collègues. L’objet serait sombre au lieu d’être brillant, mais les deux situations causent des problèmes. »

SpaceX a soulevé l’inquiétude des astronomes récemment avec son projet Starlink, qui vise à fournir l’internet partout sur le globe, y compris dans les régions éloignées. Pour ce faire, l’entreprise veut déployer une imposante flotte de satellites autour de la Terre. Déjà 122 satellites ont été déployés, et l’entreprise projette d’en envoyer jusqu’à 42 000 en orbite.

Le problème est que ces satellites réfléchissent la lumière du Soleil et la renvoient sur Terre, où elle pénètre dans les télescopes des scientifiques et interfère avec celle des objets célestes qu’ils observent. Tout en soulignant le caractère « noble » de vouloir fournir l’internet à ceux qui n’y ont pas accès, des astronomes de partout sur la planète ont fait état de leur inquiétude devant la quantité de satellites que SpaceX compter lancer.

(Re)lisez notre reportage sur le sujet

« Nous n’y avions pas pensé »

Lors d’une rencontre avec des journalistes tenue au siège social de SpaceX, en Californie, la présidente et chef des opérations de l’entreprise, Gwynne Shotwell, a avoué avoir été prise de court par le problème.

« Personne n’avait pensé à ça, a-t-elle dit dans des propos notamment rapportés par la publication spécialisée SpaceNews. Nous n’y avions pas pensé. La communauté des astronomes n’y avait pas pensé. »

Nathalie Ouellette, de l’Université de Montréal, prend ces commentaires avec un grain de sel.

« Je pense que les astronomes ont toujours été conscients de ce problème. Mais il n’y a peut-être pas eu la consultation nécessaire », dit-elle. 

André-Nicolas Chené, un Québécois qui travaille à l’Observatoire Gemini, à Hawaii, parle carrément, quant à lui, d’une « forme d’arrogance ».

Disons plutôt que les astronomes ont rarement leur mot à dire avant de faire face au fait accompli.

André-Nicolas Chené

Pour l’instant, une couche anti-réfléchissante sera appliquée sur le dessous d’un seul des 60 satellites qui seront lancés ce mois-ci. SpaceX évaluera si cela aide à minimiser les reflets qui nuisent aux astronomes, mais analysera aussi en quoi cela influe sur la performance du satellite.

« Ça change clairement la performance du satellite d’un point de vue thermique. Il va y avoir des essais et des erreurs, mais on va régler le problème », a assuré Gwynne Shotwell.

La dirigeante de SpaceX a affirmé que lorsque les gens regardent dans un télescope, « c’est cool pour eux de voir un Starlink. Mais ils devraient regarder Saturne, la Lune… et ils ne veulent pas être interrompus ». SpaceX a précisé qu’elle compte lancer des flottes de 60 satellites toutes les deux ou trois semaines l’an prochain afin d’avoir une constellation fonctionnelle à partir du milieu de l’année 2020.

Encore un problème pour les chasseurs d’exoplanètes

Nathalie Ouellette, de l’Université de Montréal, estime que la solution de Starlink fournirait sans doute un ciel noir aux astronomes amateurs. « Mais les instruments professionnels sont tellement sensibles qu’il y a quand même de bonnes chances que ça reste visible. Encore une fois, ça reste à voir », dit-elle.

« Si les satellites restent visibles, mais deviennent moins brillants, il pourrait être plus facile d’en effacer la trace sans avoir à rejeter des images complètes de nos séquences », dit quant à lui André-Nicolas Chené, qui parle d’une « bonne nouvelle ».

Sylvie Beaulieu, de l’Observatoire du Mont-Mégantic, affirme qu’un satellite muni d’une couche anti-réfléchissante causerait encore des problèmes pour certaines observations astronomiques, par exemple pour la détection des exoplanètes. Pour ce faire, les astronomes surveillent la luminosité d’une étoile. Si celle-ci diminue périodiquement, c’est signe qu’une planète passe devant, masquant une partie de la lumière de son étoile. Mais un satellite qui passe entre l’étoile et le télescope provoquerait lui aussi une baisse de luminosité, qu’il soit sombre ou réfléchissant, ce qui confondrait les astronomes.

« Dans ce cas, tu as un doute, et tu dois réobserver cette étoile plus souvent pour pouvoir caractériser l’effet », explique l’astronome.

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Sylvie Beaulieu, astronome de soutien à l’Observatoire du Mont-Mégantic

Au Chili, le Grand Télescope d’étude synoptique, qui devrait entrer en fonction l’an prochain, doit regarder l’ensemble du ciel de l’hémisphère Sud toutes les trois nuits.

Des simulations ont montré que pratiquement chaque temps de pose survenant dans une période de deux heures avant le lever ou après le coucher du Soleil présenterait une traînée due à un satellite si SpaceX déploie la totalité des satellites prévus.

« Ce télescope et l’instrumentation ont été développés sans avoir à inclure cette contamination dans l’équation, commente Sylvie Beaulieu. Je ne sais pas comment ils vont faire pour tenir compte de cette contamination. »