Il est le premier scientifique à avoir examiné des patients infectés par le virus Ebola – et ce, sans gants ni équipement de protection. Quatre décennies et plusieurs épidémies plus tard, dont l’une en cours dans son pays, le Congolais Jean-Jacques Muyembe Tamfun entrevoit enfin la victoire sur son foudroyant ennemi. « Le combat de ma vie est presque gagné », affirme-t-il.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Un baptême de sang

Un jour de 1976, dans ce qui s’appelle alors le Zaïre, Jean-Jacques Muyembe Tamfun reçoit un coup de fil du ministre de la Santé. le Dr Muyembe Tamfun est alors un jeune médecin qui vient de rentrer de Belgique doctorat en virologie en poche. Le ministre lui annonce qu’une mystérieuse maladie frappe le village de Yambuku, dans le nord du pays.

Dr Muyembe Tamfun part avec un collègue et arrive sur place juste avant la tombée de la nuit. Il y découvre une scène curieuse : l’hôpital du village, tenu par des religieuses catholiques, est désert.

« Les patients avaient abandonné l’hôpital parce qu’ils disaient que c’est là qu’ils tombaient malades », relate aujourd’hui l’homme de 77 ans. Son ton posé contraste avec le drame qu’il raconte. Seul un enfant fiévreux se trouve à l’hôpital dans les bras de sa mère. Le lendemain, l’enfant est mort. Trois infirmiers ne passent pas non plus la nuit. Le Dr Muyeumbe Tamfun se rend au chevet des malades. « Les gens étaient amaigris, fébriles, faibles », se rappelle-t-il. Rapidement, le médecin soupçonne qu’il ne fait pas face à un épisode de fièvre jaune ou de fièvre typhoïde.

PHOTO PATRICK MEINHARDT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le Sud-Soudan s’est préparé au cas où le virus Ebola se propagerait à partir de la République démocratique du Congo.

En prélevant du sang sur une dizaine de malades, le Dr Muyembe Tamfun a une autre surprise. « Quand je retirais l’aiguille, les malades continuaient de saigner. Comme je faisais ça sans gants, mes mains étaient souillées de sang », raconte-t-il. Le jeune médecin se lave les mains avec du savon et continue son travail. Pour écarter l’hypothèse de la fièvre jaune, il prélève des échantillons de foie sur des cadavres. Encore une fois, il a du sang plein les mains.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

« Quand je retirais l’aiguille, les malades continuaient de saigner. Comme je faisais ça sans gants, mes mains étaient souillées de sang », raconte le Dr Jean-Jacques Muyembe-Tamfum.

En apprenant qu’une autre infirmière souffre de fièvre, le Dr Muyembe Tamfun a peur. « À ce moment, je me suis dit : “Ça doit être quelque chose de terrible” », raconte-t-il.

Il convainc l’infirmière de le suivre à Kinshasa, où on analyse son sang. Aucune trace de maladie connue n’y est détectée. Un échantillon est envoyé en Belgique, où le microbiologiste Peter Piot finit par isoler pour la première fois le virus Ebola.

Conscient d’avoir couru des risques énormes, le Dr Muyembe Tamfun s’impose alors une quarantaine de trois semaines de peur de contaminer ses proches. « Je dormais dans mon garage et je comptais les jours », se rappelle-t-il. Encore aujourd’hui, il est étonné d’être en vie. Des tests ont montré qu’il ne possède pourtant pas d’anticorps le protégeant contre le virus Ebola. « J’ai été chanceux. Très chanceux », dit-il. L’épidémie de 1976 fera 280 morts sur 318 personnes infectées, un taux de mortalité extrêmement élevé. 

« C’est moi, le chef »

Pendant près de 20 ans, le virus Ebola dort. Jusqu’en 1995, où il surgit à Kikwit, en pleine savane congolaise. Encore une fois, Jean-Jacques Muyembe Tamfun est appelé sur place.

L’homme est alors directeur de l’Institut national de recherche biomédicale du Congo et a travaillé tant à Dakar, au Sénégal, qu’avec les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) américains. À Kikwit, il reconnaît les signes terribles de la fièvre Ebola. L’Organisation mondiale de la santé, les CDC américains et l’Institut Pasteur de France y dépêchent des spécialistes.

« Quand tous ces experts sont arrivés, je les ai réunis et je leur ai dit : c’est moi, le chef, raconte le Dr Muyembe Tamfum. Les gens des CDC disaient : “Non ! Comment… Ce Congolais ?” Mais je me suis imposé. »

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En 1995, le virus Ebola surgit à Kikwit, en pleine savane congolaise. 

Pourquoi ? « Le leadership devait être congolais, il devait être national, répond le Dr Muyembe Tamfun. Le Congolais parle la langue locale, connaît les autorités, peut parler à la population. Les autres venaient pour nous appuyer, pas pour nous diriger. » C’est sans oublier un détail : Jean-Jacques Muyembe Tamfun est alors le seul spécialiste à avoir déjà affronté une épidémie d’Ebola.

La prise en charge de l’épidémie de 1995 fera école. Les spécialistes apprennent à suivre les chaînes de transmission, à prendre en charge les malades, à faire du soutien psychosocial auprès de la population.

C’est là qu’on a mis en place toutes les stratégies de lutte qu’on utilise encore aujourd’hui.

Le Dr Jean-Jacques Muyembe Tamfun

Au cours des années qui suivent, des épidémies frappent régulièrement le Congo, en plus du Gabon, du Soudan et de l’Ouganda. Le Dr Muyembe Tamfun est de tous les combats. L’infectiologue québécois Gary Kobinger, qui a joué un rôle crucial dans le développement d’un vaccin contre Ebola il y a quelques années, se souvient de sa première rencontre avec Dr Muyembe Tamfun. C’était en 2006, à Kinshasa, alors que la République démocratique du Congo était secouée par des violences.

« Il me montrait les trous d’obus sur le toit de l’Institut national qu’il dirige depuis des décennies. Il était seul ce soir-là, seulement quelques membres travaillaient toujours pour offrir des diagnostics à la population en grand besoin. Les autres avaient fui », raconte le chercheur québécois.

« Jean-Jacques, c’est notre papa à tous dans le domaine du virus Ebola, continue M. Kobinger. C’est l’homme qui est resté debout quand les obus tombaient et qui n’a jamais abandonné ces concitoyens et concitoyennes. »

La bataille la plus difficile

Jean-Jacques Muyembe Tamfun était au Québec, la semaine dernière, pour y rencontrer des spécialistes des maladies infectieuses (dont Michel Chrétien, Majambu Mbikay et son grand ami Gary Kobinger). Pendant ce temps, dans son pays, le virus Ebola fait encore des siennes. 

Avec plus de 3000 cas confirmés et 2177 morts, l’épidémie qui frappe l’est de la République démocratique du Congo depuis plus d’un an est l’une des plus meurtrière de l’histoire. Le Dr Muyembe Tamfun la décrit comme « la bataille la plus difficile de sa carrière ».

« Il y a plusieurs problèmes, énumère l’expert. L’épidémie touche une région densément peuplée. Il y a la présence de groupes armés qui créent une insécurité permanente et perturbent la lutte. La population est traumatisée par les viols et les tueries et on constate un non-engagement des communautés, qui sont résistantes et agressives envers le personnel médical. »

Il faut dire que cette bataille, Jean-Jacques Muyembe Tamfun l’a longtemps regardée sur les lignes de côté. En août 2018, quand l’épidémie s’est déclarée, le ministre de la Santé de l’époque, Oly Ilunga, a refusé son aide.

Il croyait tout connaître et il a négligé tous les anciens – pas seulement moi. Il a voulu faire cavalier seul.

Le Dr Jean-Jacques Muyembe Tamfun

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« Il y a plusieurs problèmes. L’épidémie touche une région densément peuplée. Il y a la présence de groupes armés qui créent une insécurité permanente et perturbent la lutte. La population est traumatisée par les viols et les tueries et on constate un non-engagement des communautés, qui sont résistantes et agressives envers le personnel médical », dit Jean-Jacques Muyembe Tamfun de l’épidémie en cours.

En avril, l’expert a rédigé un rapport très critique de la gestion de la crise par le gouvernement congolais.

« On a oublié le côté socioculturel. On n’a pas recherché l’adhésion de la population. On a voulu imposer. Il y a trop d’étrangers – et, là-bas, même les gens de Kinshasa sont des étrangers », dit-il. Le ministre Ilunga a démissionné en juillet et a été accusé en septembre d’avoir détourné des fonds de la lutte anti-Ebola. Au mois d’août, Jean-Jacques Muyembe Tamfun a été chargé par le président de diriger la réponse à l’épidémie. Il s’est immédiatement rendu dans les églises des régions touchées pour parler aux gens.

« Je leur ai dit : “Mes chers frères, mes chères sœurs, le président m’a donné une charge très lourde. Seul, je n’y arriverai pas. Mais avec votre aide et votre bénédiction, c’est une maladie que nous allons éradiquer” », raconte-t-il.

Un vent d’optimisme

En acceptant la direction des opérations, en août dernier, Jean-Jacques Muyembe Tamfun a clamé que l’épidémie serait maîtrisée « en trois ou quatre mois ». Aujourd’hui, alors que le nombre de nouveaux cas est en baisse, il garde le cap sur cet objectif.

« Nous pensons qu’au début du mois de novembre, tout sera maîtrisé. Des cas apparaissent encore, mais ils ne sont pas inconnus – ils viennent de chaînes de transmission que nous connaissons », dit-il. La semaine dernière, 21 nouveaux cas ont été répertoriés par l’Organisation mondiale de la santé, loin des 126 cas par semaine enregistrés au plus fort de l’épidémie.

Un combat « presque gagné »

Alors que l’épidémie actuelle est, selon lui, sur le point d’être maîtrisée, Jean-Jacques Muyembe Tamfun est optimiste. Les armes contre Ebola n’ont jamais été aussi nombreuses. 

Un vaccin commercialisé par le géant pharmaceutique Merck, et auquel a contribué le chercheur québécois Gary Kobinger, a fait ses preuves sur le terrain. Un autre, vendu par Johnson & Johnson, est actuellement testé en République démocratique du Congo. Le Zmapp, un médicament expérimental, est aussi utilisé pour traiter les gens touchés. Il est formé de trois anticorps, dont deux ont été développés au Canada par l’équipe de Gary Kobinger. D’autres sont déjà en développement.

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Pendant l’épidémie actuelle, Jean-Jacques Muyembe Tamfun a utilisé les vaccins pour créer un « rideau d’immunisation » entre les zones touchées et Goma, une ville de deux millions d’habitants qu’il fallait à tout prix épargner.

Pendant l’épidémie actuelle, Jean-Jacques Muyembe Tamfun a utilisé les vaccins pour créer un « rideau d’immunisation » entre les zones touchées et Goma, une ville de deux millions d’habitants qu’il fallait à tout prix épargner. À 77 ans, le vétéran de la guerre contre Ebola ne sait pas s’il sera de la prochaine épidémie.

Je sens la fatigue. Mais j’ai maintenant plusieurs collaborateurs bien formés et je n’ai pas besoin d’être à côté d’eux.

Le Dr Jean-Jacques Muyembe Tamfun

Il ose croire, de toute façon, que les grandes épidémies d’Ebola appartiennent à l’histoire ancienne.

« Pour moi, Ebola est devenu une maladie ordinaire. Aussitôt détectée, aussitôt arrêtée : avec les outils que nous avons, ce sera comme ça », affirme-t-il. Plus de quarante ans après sa première rencontre avec le terrible virus, il admet y trouver une grande satisfaction.

« Le combat de ma vie, lance-t-il, est presque gagné. »