La plus grande réunion scientifique sur le sida, le congrès annuel de la Société internationale sur le sida (IAS), s’ouvre demain à Mexico. Les médicaments progressent et la prévention chimique fait des pas de géant. Pour mieux en comprendre les principaux enjeux, La Presse s’est entretenue avec Jean-Pierre Routy, spécialiste du VIH à l’Université McGill.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Quels sujets seront en vedette à la conférence de l’IAS à Mexico ?

Comme on est en Amérique latine, il va y avoir des présentations sur l’influence du microbiote, les microbes intestinaux, sur le VIH et sur les médicaments. Le microbiote n’est pas le même dans des climats plus froids ou plus chauds. Ça aura aussi une influence sur l’Afrique. Le type de microbe qu’on a modifie la réponse immunitaire au VIH et au traitement. Avec les nouvelles technologies, on peut analyser les gènes de microbes plus rapidement et plus économiquement.

Et plus globalement ?

Le grand thème ces dernières années, c’est la prévention par la PrEP [prophylaxie pré-exposition], avec le Truvada, des pilules bleues qu’on prend avant de faire l’amour. Ça protège complètement. On verra des présentations sur des formes injectables de PrEP, qui ne doivent être administrées que tous les mois ou même tous les deux mois. C’est très intéressant pour certaines clientèles plus à risque d’oublier leurs pilules et aussi dans certains pays du sud de l’Afrique, où il y a beaucoup d’infections chez les jeunes femmes. La PrEP évite aux femmes d’avoir à négocier pour le port du préservatif avant l’acte sexuel. Une injection protégera la jeune femme quand son mari pense que si elle prend des pilules, elle se méfie de lui. Ça peut être très difficile émotivement.

Récemment, certains spécialistes ont prévenu que le succès de la PrEP pourrait entraîner le retour de certaines infections transmises sexuellement…

C’est un peu triste, même catastrophique. Il y a un certain malaise parce que ça touche surtout les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes. Chez un petit groupe très actif, le condom chimique que constitue le Truvada a suscité une deuxième révolution sexuelle. On ne porte plus du tout le préservatif. En plus, il y a le chemsex, l’utilisation de drogues qui augmentent la puissance sexuelle de l’homme. Alors on voit apparaître beaucoup de nouveaux cas de chlamydia, de syphilis, de gonorrhée. Heureusement, les médicaments actuels fonctionnent très bien, parfois en une seule journée. Mais il y a une inquiétude que certaines souches de ces microbes deviennent résistantes si des patients font la thérapie à moitié. Ça pourrait créer une nouvelle épidémie dans la population. Il faut faire du dépistage, des prises de sang pour la syphilis et des prélèvements à la gorge, à l’anus et au pénis pour la chlamydia et la gonorrhée. Suivre ces gens-là coûte plus cher, paradoxalement, que de suivre un patient porteur du VIH, qu’on voit tous les six mois. Les patients sous PrEP doivent subir un test de dépistage tous les trois mois. Je trouve que c’est politiquement très dangereux, parce que si on est conservateur, on peut s’indigner de ce coût pour la santé publique, en se disant : « Tout ça pour ne pas mettre un condom qui vaut 10 cents. » Si des gouvernements très à droite arrivent au pouvoir, ils pourraient être tentés de punir les patients plutôt que de les soutenir.

Quelles avancées seront discutées pour les porteurs du VIH ?

Une étude à laquelle notre centre a participé a montré l’efficacité d’une bithérapie un tiers moins chère que la trithérapie. L’un des deux médicaments est générique, ce qui explique le coût moins élevé de cette bithérapie, qui pourrait avoir un impact très important dans les pays plus pauvres. On va aussi entendre des présentations sur une nouvelle trithérapie présentant une toxicité rénale et osseuse beaucoup moins grande.

Ferez-vous une présentation au congrès de Mexico ?

Oui, nous avons même remporté l’un des quatre prix pour notre présentation sur la perméabilité microbienne. Notre étude, à laquelle ont participé l’ensemble des cliniques de Montréal, a identifié un nouveau marqueur de la perméabilité du VIH, qui pourrait permettre de calmer l’inflammation. Le virus pourrait être bloqué sans trithérapie.

Au début de juin, une étude internationale a montré que la contraception injectable n’augmente pas le risque d’infection au VIH. Est-ce une avancée importante qui sera discutée à Mexico ?

Ce sera important pour l’Afrique, où il y a beaucoup d’infections hétérosexuelles. Au Canada, les femmes sont surtout infectées par le biais de la toxicomanie. On ne voit des infections de femmes par voie sexuelle que dans certaines communautés autochtones à Winnipeg et Saskatoon. Il y a cependant 200 nouvelles infections de ce genre par année, et ça augmente. Ce sont des régions très éloignées avec une culture très différente. Le dialogue n’est pas toujours facile. En avril, nous avons tenu un congrès canadien à Saskatoon et des représentants communautaires sont venus nous dire que la pensée scientifique est l’héritière de Christophe Colomb et du colonialisme. Ils veulent une réponse spirituelle et culturelle à leurs problèmes. En Australie, il y a une situation similaire. La communauté médicale ne sait pas trop comment approcher ces Premières Nations.

Le sida en chiffres

• 2402 Nombre de nouvelles infections au VIH en 2017 au Canada • 3800 Nombre de nouvelles infections au VIH en 1990 au Canada, l’année record • 8 pour 100 000 habitants  Taux de nouvelles infections au VIH en 2017 au Québec • 15,5 pour 100 000 habitants Taux de nouvelles infections au VIH en 2017 en Saskatchewan, le plus élevé au Canada