Delenda Cartago est. Carthage doit être détruite. Les latinistes en herbe se souviendront que Caton l’Ancien répétait sans cesse cette tirade au IIe siècle avant Jésus-Christ pour convaincre ses collègues du Sénat romain de reprendre les hostilités avec l’empire carthaginois. La fascination pour Carthage et les autres colonies phéniciennes perdure deux millénaires plus tard. Portrait des dernières études archéologiques sur le sujet.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

La Méditerranée avant les Romains

Avant les Romains, avant les Grecs, les Phéniciens ont établi à partir du Liban un vaste réseau diplomatique et commercial couvrant la Méditerranée d’est en ouest. L’une de leurs colonies, Carthage, en Tunisie, a établi son propre empire qui a fini par être détruit par Rome. Depuis une dizaine d’années, des fouilles et analyses ont entre autres montré que les Phéniciens n’étaient pas des colonisateurs, mais se mélangeaient aux populations locales.

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Les ruines de Carthage, en Tunisie

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La Dame d’Elche est une sculpture ibérico-carthaginoise du IVsiècle avant Jésus-Christ trouvée en 1897 près de Valence. Elle serait liée à la déesse de la fertilité carthaginoise, Tant.

Métissage

Les Phéniciens ne restaient pas à l’écart des populations locales dans les colonies qu’ils fondaient aux quatre coins de la Méditerranée : ils s’y enracinaient et les colonies finissaient par être complètement métissées. C’est du moins la conclusion d’une analyse de plus d’une centaine de dépouilles récentes et de l’Antiquité du Liban et de Sardaigne, publiée début 2018 dans la revue PLOS One. « On dit que les Phéniciens avaient des colonies, mais ce n’est pas vrai, ils étaient très intégrés aux gens qui vivaient près de leurs comptoirs commerciaux », explique l’auteur principal de l’étude, Pierre Zalloua, de l’Université américaine du Liban à Byblos. « On voit dans ces analyses génétiques un mélange des populations préphéniciennes sardes avec les Phéniciens d’avant les premières colonies, vers 1800 avant Jésus-Christ. On voit aussi des influences génétiques d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, et possiblement même d’ailleurs en Europe. »

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Restes d’un navire phénicien trouvé à Mazarron, en Espagne

Escales

En mars dernier, une vaste analyse génétique des migrations en Espagne depuis 8000 ans a permis de constater que les Phéniciens n’ont pas fondé leurs colonies ibériques directement du Liban, mais que les colons venaient plutôt d’Afrique du Nord. « Les dépouilles de Grenade sont d’époque romaine et visigothe », explique Inigo Olalde, généticien à l’Université Harvard, qui est l’auteur principal de l’étude publiée en mars dans la revue Science. On voit qu’il y a des influences génétiques de l’âge de fer, avant l’arrivée des Romains, quand le patrimoine génétique ibérique était relativement uniforme et découlait de deux grandes migrations d’Europe de l’Est. Mais il y a aussi un autre élément génétique. Il est soit romain, soit d’Afrique du Nord. Cela signifie que les Phéniciens qui ont fondé les colonies espagnoles étaient déjà établis depuis un certain temps et métissés dans les colonies d’Afrique du Nord. » Détail intéressant, l’analyse génétique a montré que les Basques ont été peu influencés génétiquement par les Romains ou les musulmans. « Les Basques sont les témoins génétiques de l’âge de fer en Espagne, juste avant les Romains », dit M. Olalde. Et les Visigoths ? « Le royaume visigoth d’Espagne était centré sur le Pays basque, mais il s’agissait d’une élite qui se mélangeait très peu à la population locale. »

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Ce bas-relief d’un navire phénicien décore un sarcophage du IIe siècle avant Jésus-Christ trouvé sur le site de Sidon.

Cananéens

L’origine des Phéniciens est obscure. Depuis Hérodote, historien grec de l’Antiquité, une improbable origine dans un royaume de Dilmun, qui commerçait avec la Mésopotamie et l’Inde, est proposée. D’autres pensent que les Phéniciens sont d’anciens Cananéens qui ont été chassés de la Palestine par les Égyptiens. Enfin, il pourrait s’agir d’un mystérieux « Peuple de la mer » dont l’invasion, un millénaire avant Jésus-Christ, a fait disparaître plusieurs civilisations de l’est de la Méditerranée. Pour Pierre Zalloua, de l’Université américaine du Liban, la piste cananéenne est la bonne. « Ce sont les Grecs qui nomment les Phéniciens, dit M. Zalloua. Il a pu y avoir une influence culturelle ou technologique des peuples de la mer, mais en ce qui concerne la démographie, les Phéniciens et les Cananéens sont le même peuple. J’espère que des analyses génétiques vont pouvoir le montrer sous peu. » En 2014, l’exposition Assyria to Iberia, au Metropolitan Museum à New York, avait expliqué le rôle central des Phéniciens dans l’éclosion de la civilisation classique gréco-romaine.

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La bataille de Zama en 202 avant Jésus-Christ, ici peinte par l’artiste néerlandais Cornelis Cort au XVIe siècle, a marqué la défaite finale carthaginoise lors de la deuxième guerre punique.

Le passage des Alpes

L’histoire d’Hannibal, le général carthaginois qui a mis Rome à genoux durant la deuxième guerre punique, est bien connue : il a passé les Alpes en passant par l’Espagne avec ses éléphants, a défait à plate couture les Romains à la bataille de Cannes dans les Pouilles, puis a hésité avant de s’emparer de Rome, se reposant dans les « délices de Capoue ». Mais l’emplacement exact du passage des Alpes par les éléphants d’Hannibal n’est pas certain. Napoléon favorisait le col du mont Cenis, Edward Gibbon, auteur du Decline and Fall of the Roman Empire au XIXe siècle, favorisait le col du Montgenèvre. Un étudiant britannique a même emprunté un éléphant au zoo de Turin en 1959 pour en avoir le cœur net, selon un article de 2017 du Smithsonian Magazine. John Prevas, auteur américain de plusieurs livres sur Hannibal, estime que les recherches récentes de paléomicrobiologistes américains tranchent pour le col de la Traversette. « Les traces du passage de nombreux chevaux, qu’on peut identifier par leurs excréments, sont claires, dit M. Prevas, joint à Tampa. On sait qu’il n’y a pas eu d’autres passages aussi importants de chevaux depuis. » Dans son dernier livre, Hannibal’s Oath, paru en 2017, M. Prevas appuie les hypothèses récentes d’historiens qui renient le mythe des « délices de Capoue ». « Les Carthaginois n’avaient pas pour politique de détruire leurs adversaires, mais de les coopter. Alors, il aurait fallu qu’Hannibal occupe Rome pour la maintenir dans la sujétion. Il n’avait pas assez de soldats pour ça. Il aurait fallu qu’il détruise Rome et répande du sel sur les ruines, comme les Romains ont fait à Carthage un siècle plus tard. » À noter, le terme « punique » a la même racine que « phénicien », car les Romains n’avaient pas le son « f ».

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Bas-relief en bronze assyrien du IXe siècle avant Jésus-Christ dépeignant des navires phéniciens

L’argent de Carthage

Le contrôle de l’Espagne et de ses riches mines a été au cœur des guerres puniques entre Carthage et les Romains. Mais Carthage avait ses propres mines d’argent à proximité en Tunisie, ont découvert des archéologues européens. Dans une étude publiée en avril dernier dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), ils décrivent comment ces mines ont commencé à être exploitées au IVe siècle avant Jésus-Christ, au moment des guerres gréco-puniques au sujet de la Sicile. « C’est aussi le moment où Carthage frappe ses premières pièces d’argent », explique Hugo Delile, de la Maison de l’Orient et de la Méditerranée à Lyon, qui est l’auteur principal de l’étude de PNAS. « On voit un autre pic d’extraction lors des trois guerres puniques avec Rome, particulièrement à la suite de la perte des mines d’Espagne après la deuxième guerre punique. Après la conquête définitive du territoire carthaginois, Rome n’a plus beaucoup exploité ces mines parce que celles de l’Espagne étaient plus productives. » M. Delile a analysé la chimie des dépôts métalliques dans les sédiments des rives du site de Carthage pour arriver à ces conclusions. Il a fait ce même type d’analyse à Naples et à Rome, concluant que les métaux des sédiments provenaient des canalisations en plomb à l’époque romaine.

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Le monument commémoratif de la tombe d’Hannibal à Gebze, en Turquie

La tombe d’Hannibal

Dans les années 20, le fondateur de la Turquie, Mustafa Kemal Atatürk, a érigé en l’honneur d’Hannibal un monument sur le site supposé de sa tombe, près de la ville de Gebze, sur la mer Noire. C’est là que l’empereur romain Septime Sévère, originaire de Libye, avait apposé une plaque indiquant l’emplacement du tombeau d’Hannibal. Mais peu de preuves archéologiques appuient cette thèse. « J’ai fait des fouilles sommaires pendant un mois en Turquie voilà quelques années, mais il y a très peu de chantiers archéologiques dans la région, explique John Prevas, historien américain. Il y a des ruines antiques, probablement du royaume hellénistique de Libyssa, où s’était réfugié Hannibal pour fuir les Romains. Plusieurs auteurs grecs et romains racontent la même histoire, les Romains ont encerclé le château de Libyssa et Hannibal s’est suicidé. Mais ce sont des copies des XIIe et XIIIe siècles, alors il se peut que les moines aient pris des libertés. La question suscite toujours la fascination. Il y a quelques années, à Washington, je faisais partie du C.A. du Club Hannibal, fondé par le président tunisien Ben Ali, dont étaient membres plusieurs éminences politiques américaines, dont Henry Kissinger. Les Tunisiens avaient un plan fantastique de rapatrier la dépouille d’Hannibal, mais rien de concret n’a jamais été fait. »

En chiffres

29

Nombre de colonies phéniciennes principales

700 000 habitants

Population de Carthage et de ses territoires nord-africains lors de la première guerre punique

300 000 habitants

Population de Rome lors de la première guerre punique

800 000 habitants

Population de Rome et de ses possessions italiennes lors de la première guerre punique

De 50 000 à 70 000 soldats

Pertes romaines lors de la bataille de Cannes en 216, dans les Pouilles, lors de la deuxième guerre punique

SOURCES : BBC, Metropolitan Museum, Hannibal’s Dynasty

Les Phéniciens au fil des ans

Les premières villes du Proche-Orient ont été fondées des milliers d’années avant le début de la « thalassocratie » phénicienne, qui a dominé pendant presque un millénaire le commerce méditerranéen. Voici les principaux jalons de l’histoire de cette confédération ad hoc de cités-États commerçantes.

4000 avant J.-C.

Fondation des villes de Sidon et de Byblos, cette dernière commerçant avec l’Égypte

2750 avant J.-C.

Fondation de la ville de Tyr

1450 avant J.-C.

Fondation de la colonie phénicienne de Tingis (Tanger), au Maroc

1200 avant J.-C.

Déclin de l’influence égyptienne au Proche-Orient

1110 avant J.-C.

Fondation de la colonie phénicienne de Gades (Cadiz), en Espagne

1101 avant J.-C.

Fondation de la colonie phénicienne d’Utica, en Sicile

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Le sarcophage du roi phénicien Eshmunazar II, qui a régné sur Sidon au Ve siècle avant Jésus-Christ, a fourni le premier exemple d’alphabet phénicien quand il a été trouvé, en 1855.

1100 avant J.-C.

Conquête des villes phéniciennes par l’Assyrie, premières traces d’un alphabet phénicien

900 avant J.-C.

Comptoirs phéniciens en Sicile

814 avant J.-C.

Fondation de la colonie phénicienne de Carthage (Tunisie actuelle)

750 avant J.-C.

Début de la colonisation grecque en Sicile, qui va mener à des affrontements avec Carthage aux Ve et IVe siècles avant Jésus-Christ

334 avant J.-C.

Destruction de l’indépendance des villes phéniciennes par Alexandre le Grand

280-276 avant J.-C.

Guerre de Pyrrhus entre les Grecs et les Carthaginois, qui s’allient aux Romains dans le sud de l’Italie ; malgré plusieurs victoires, le roi Pyrrhus d’Épire doit abandonner l’Italie et la Sicile, ce qui donne naissance à l’expression « victoire à la Pyrrhus »

264-241 avant J.-C.

Première guerre punique, Carthage cède la Sicile à Rome

237-219 avant J.-C.

Expansion carthaginoise en Espagne par Hamilcar, père d’Hannibal

218-202 avant J.-C.

Deuxième guerre punique, Carthage doit se retirer de l’Espagne

149-146 avant J.-C.

Troisième guerre punique, destruction de Carthage

SOURCES : Université américaine du Liban, BBC, Metropolitan Museum