Pendant 30 ans, des chercheurs montréalais ont suivi un échantillon représentatif de petits Québécois qui avaient eu des tests psychologiques à la maternelle. Leur verdict : l’inattention est le problème qui a le plus d’impact 30 ans plus tard. Contrairement à des troubles de comportement comme l’agressivité, l’inattention mine autant les filles que les garçons. Entre les enfants les plus attentifs et les moins attentifs à la maternelle, les psychologues observent un écart de revenus de 20 %, soit 6000 $.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Sous le radar

« Nous avons été surpris de voir que l’inattention était en tête des caractéristiques qui influencent négativement le revenu », explique Sylvana Côté, psychologue à l’Université et auteure principale de l’étude publiée hier dans la revue JAMA Psychiatry. « On s’attendait plutôt à ce que ce soit l’agressivité ou les problèmes de comportement. » Les enfants qui à la maternelle étaient au 85e percentile de l’inattention (les plus attentifs) avaient un revenu annuel supérieur de 6000 $ (4000 $ pour les femmes), soit 20 % de plus que ceux qui étaient au 15percentile de l’inattention (les moins attentifs). C’est un impact deux fois plus élevé que l’agressivité. Sur une carrière de 40 ans, cela équivaut à 150 000 $ pour les hommes et 90 000 $ pour les femmes. Les autres variables étaient l’hyperactivité, la « prosociabilité », ou capacité d’interagir avec les autres, et l’anxiété. Les chercheurs ont suivi pendant 30 ans un échantillon représentatif de 3000 Québécois à partir de la maternelle. L’échantillon était représentatif des enfants allant à la maternelle, ce qui était à ce moment le cas de 98 % des enfants québécois.

Filles et garçons

Contrairement à la plupart des variables mesurées, l’inattention était la seule qui touchait autant les garçons que les filles. « Les inattentifs ne sont pas ceux qui dérangent, que ce soit les filles ou les garçons, dit Mme Côté. On ne parle pas ici de ceux qui sont de temps à autre dans la lune, mais de ceux qui le sont beaucoup, qui ont de moins bonnes notes pour cette raison. Ça crée une séquence où l’enfant va moins bien performer à l’école, va avoir plus de difficulté à se concentrer sur sa réussite scolaire et professionnelle. Nous avons utilisé les revenus comme indicateur de la capacité d’une personne à se créer un environnement socioéconomique confortable. » Signe que les garçons préoccupaient davantage les chercheurs, ils ont publié l’an dernier une analyse similaire, mais restreinte à des garçons allant à la maternelle dans des milieux défavorisés. À noter, à 35 ans, les femmes gagnaient en moyenne 30 % moins que les hommes dans l’échantillon de l’étude. Il fallait vraiment qu’à la maternelle les garçons soient très inattentifs (les 1 % les moins attentifs) et les filles très attentives (les 1 % les plus attentives) pour que les revenus soient presque semblables.

Médication

À l’époque, les médicaments pour traiter le trouble d’attention avec hyperactivité avec ou sans inattention (TDAH) en étaient à leurs balbutiements, note Mme Côté. « Et on traitait très peu l’inattention. Aujourd’hui encore, les enfants qui ont un TDAH sans hyperactivité sont moins souvent décelés. Reste que les effets de l’inattention à la maternelle sur le revenu à l’âge adulte pourraient être moindres aujourd’hui si plus d’enfants étaient traités. » Les chercheurs de l’Université de Montréal mettent aussi au point des programmes de prévention des effets délétères de l’hyperactivité sur les résultats scolaires, qui pourront être administrés par les enseignants sans formation spécifique, pour toute la classe. « On est en train de mettre au point des outils de prévention similaires pour l’inattention », dit Mme Côté.

En chiffres

33 300 $ : Revenus moyens des hommes à 36 ans dans l’étude

19 400 $ : Revenus moyens des femmes à 36 ans dans l’étude

36 377 $ : Revenus moyens des hommes à 36 ans dans l’étude quand ils étaient au 85e percentile de l’échelle d’attention à la maternelle (les plus attentifs)

21 385 $ : Revenus moyens des femmes à 36 ans dans l’étude quand elles étaient au 85e percentile de l’échelle d’attention à la maternelle (les plus attentives)

30 223 $ : Revenus moyens des hommes à 36 ans dans l’étude quand ils étaient au 15e percentile de l’échelle d’attention à la maternelle (les moins attentifs)

17 485 $ : Revenus moyens des femmes à 36 ans dans l’étude quand elles étaient au 15e percentile de l’échelle d’attention à la maternelle (les moins attentives)

Source : JAMA Psychiatry