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Même les gens ordinaires peuvent se transformer en bourreau

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La théorie du psychologue américain Stanley Milgram a offert une explication idéale à la participation de personnes ordinaires, sensibles et cultivées aux atrocités de l'Holocauste, l'extermination des Juifs d'Europe par l'Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale.

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Richard INGHAM
Agence France-Presse
PARIS

Les gens ordinaires peuvent se transformer en bourreaux simplement en adhérant à une cause, sans même la pression de l'autorité: une étude porte un nouvel éclairage sur la «banalité du mal».

Cette étude analyse les célèbres expériences menées dans les années 60 par le psychologue américain Stanley Milgram où des quidam devaient infliger de puissantes décharges électriques à une tierce personne. Tout humain peut mettre entre parenthèse sa conscience du bien et du mal à condition qu'il obéisse aussi aveuglement à une personne autoritaire, selon Milgram, et une telle personne devient alors «l'agent exécutif d'une volonté étrangère» et peut sans ciller commettre des atrocités. Cette interprétation est aujourd'hui écornée.

L'analyse de Milgram avait été couplée au concept de la «banalité du mal», inventé par la philosophe juive Hannah Arendt pour expliquer la personnalité ordinaire de petit fonctionnaire zélé qu'a montré le criminel de guerre nazi Adolf Eichmann durant son procès en Israël en 1961.

Cette théorie a offert une explication idéale à la participation de personnes ordinaires, sensibles et cultivées aux atrocités de l'Holocauste, l'extermination des Juifs d'Europe par l'Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale.

Mais l'idée de personnes devenues aveugles par leur obéissance, qui mettraient entre parenthèses leur morale, pour devenir d'inquiétants automates obéissants, est nuancée par une étude conduite par le psychologue Alex Haslam à partir des archives laissées par Milgram sur ses expérimentations.

«Plus nous lisons et plus nous collectons de données (sur ces expériences, NDLR), moins il y a de preuve en faveur de la notion de 'banalité du mal' et de l'idée de participants transformés en zombies stupides qui ne savent ce qu'ils font», explique Alex Haslam, professeur à l'Université du Queensland en Australie.

Les participants aux expériences conduites par Milgram à l'université américaine de Yale étaient des personnes payées, issues de la population générale américaine.

Ils étaient convaincus de participer à une importante expérience scientifique sur l'apprentissage. Sous la responsabilité d'un chef expérimentateur, ils devaient infliger des décharges électriques parfois très fortes à une tierce personne pour lui faire apprendre des listes de mots.

Chaise électrique

Ce dernier était un acteur attaché à une fausse chaise électrique qui devait simuler la douleur, ce que les participants ignoraient.

Pour cette étude publiée dans le British Journal of Social Psychology, l'équipe d'Alex Haslam est allée fouiller dans les archives de Yale pour dénicher les commentaires laissés par les participants.

Une fois l'expérience finie, la vraie nature de l'expérimentation et le caractère factice des décharges électriques étaient révélés aux participants.

On leur a demandé alors de donner leur impression, ce que les deux tiers ont accepté de faire. Peu ont exprimé avoir été mal à l'aise et la majorité a fait part d'une expérience positive.

«Le fait de participer à une expérience aussi importante ne peut qu'être bien ressenti» a commenté l'un. «J'ai l'impression d'avoir contribué pour une petite part au développement de l'homme», a indiqué un autre volontaire.

Selon les recherches d'Alex Haslam, les participants n'ont donc pas obéi en mettant en sommeil leur conscience face aux ordres d'un expérimentateur en blouse blanche mais ont donné en toute conscience des chocs de plus en plus forts pour une cause scientifique qu'ils jugeaient supérieure.

«Les questions éthiques sont ici plus complexes qu'on ne suppose généralement», explique M. Haslam dans échange par courriel avec l'AFP.

«Milgram a apaisé les préoccupations des participants en leur faisant croire (...) qu'il était acceptable d'agir de manière déraisonnable pour le bien de la science», dit le psychologue.

Pour Stephen Reicher, psychologue à l'université de St Andrews (Écosse) qui a également participé à l'étude, cette analyse bouleverse le concept répandu de «banalité du mal».

Des gens ordinaires sont capables de commettre des atrocités non pas parce qu'ils n'y pensent pas mais bien parce qu'ils sont convaincus que «c'est la chose juste à faire», explique-t-il.




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