« Ça n’a pas de bon sens de fermer une clinique comme ça ! » Lise Riopel, 86 ans, n’en revient pas : la Polyclinique Pointe-aux-Trembles, qu’elle fréquente depuis 30 ans, cessera définitivement ses activités le 31 juillet. « On est tellement habitués. C’est bien désappointant. Où on va aller ? »

Quelque 6400 patients sont suivis par des médecins de famille et des infirmières praticiennes spécialisées de première ligne (IPS-PL) à la Polyclinique Pointe-aux-Trembles. Ils devront désormais se déplacer dans une autre clinique à Montréal pour les consulter. À moins qu’ils renoncent à leur omnipraticien et s’inscrivent au guichet d’accès à un médecin de famille.

Lise Riopel, elle, suivra son médecin, quel que soit son nouveau lieu de pratique. Son fils l’amène en voiture à ses rendez-vous médicaux. « J’attends justement mon garçon », dit-elle en souriant, debout devant la clinique, ses mains aux ongles rouges soignés appuyées sur son déambulateur.

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Lise Riopel

La fermeture du centre médical, voisin d’une clinique de radiologie Radiomedic, laissera un vide dans l’extrémité est de l’île de Montréal, selon la Dre Léa Langevin-Thibodeau, coresponsable du groupe de médecine de famille (GMF) Polyclinique Pointe-aux-Trembles.

« À cause des autoroutes 40 et 25, c’est un secteur un peu enclavé », explique la médecin en congé de maternité. Les gens qui n’ont pas de voiture restent dans le coin pour obtenir des soins. À preuve, les patients inscrits auprès des médecins de la Polyclinique leur sont fidèles : le taux d’assiduité du GMF avoisine les 90 %.

Dans d’autres secteurs de la ville, les patients vont aller à d’autres sans rendez-vous ou cliniques pour des rendez-vous d’urgence. Ici, ils viennent chez nous parce qu’il n’y a pas d’autres options.

La Dre Léa Langevin-Thibodeau, coresponsable du groupe de médecine de famille Polyclinique Pointe-aux-Trembles

La fille de Marie-Eve Rivard fréquente souvent le sans rendez-vous de la Polyclinique. La jeune femme de 23 ans, qui a une maladie neuromusculaire congénitale, n’a pas de médecin de famille. « On se retrouve le bec à l’eau avec pas de services », déplore Marie-Eve Rivard.

Manque de médecins

La Polyclinique Pointe-aux-Trembles ferme ses portes parce qu’elle n’est « pas viable financièrement », selon son propriétaire, Tootelo, une entreprise de technologies de l’information qui détient Bonjour santé et quatre autres cliniques médicales à Montréal. « Mais surtout, ce n’est pas soutenable pour les médecins », précise la PDG de Tootelo, Annie Blanchette.

Le GMF compte huit médecins, dont quatre à l’âge de la retraite (trois d’entre eux ont plus de 70 ans). « J’ai quatre médecins de la relève, mais qui ne peuvent pas [couvrir] les heures d’ouverture les soirs et les week-ends, dit-elle. À quatre, ça devient impossible. »

Tootelo a racheté la Polyclinique Pointe-aux-Trembles en mars 2022 des mains d’un médecin prenant sa retraite. Annie Blanchette soutient qu’à l’époque, la situation financière était « déjà difficile ». Depuis deux ans, plusieurs médecins ont quitté la Polyclinique pour prendre leur retraite ou travailler ailleurs.

Résultat ? Le centre médical récolte moins d’argent qu’auparavant en frais de bureau de la part des omnipraticiens. Et comme moins de patients sont pris en charge, la Polyclinique reçoit moins de subventions du gouvernement québécois dans le cadre du programme de GMF.

Les coûts d’exploitation (loyer, salaires, fournitures médicales, etc.) ont quant à eux « explosé », selon Annie Blanchette.

C’est vraiment une situation extrêmement difficile pour les cliniques. Et on a beau faire des représentations [auprès de Québec], le financement [des GMF] n’est pas adéquat.

Annie Blanchette, PDG de Tootelo

Difficile de recruter à Pointe-aux-Trembles

La Polyclinique Pointe-aux-Trembles peine à recruter des médecins et à les retenir, selon la PDG. Attirer des omnipraticiens est ardu dans l’est de l’île de Montréal, s’entendent pour dire les sources consultées. Le réseau local de services (RLS) de Rivière-des-Prairies–Anjou–Montréal-Est est d’ailleurs le seul actuellement dans la métropole où des postes de nouveaux médecins sont toujours vacants. Plusieurs postes, pour des médecins déjà en pratique, sont aussi disponibles.

« L’intérêt des médecins, c’est aussi de travailler proche de leur lieu de résidence », explique le DMaxime Tétreault, chef de table locale du RLS de Rivière-des-Prairies–Anjou–Montréal-Est au Département régional de médecine générale (DRMG) de Montréal.

Ils semblent peu nombreux à résider à Pointe-aux-Trembles. « Ça pose un défi d’attractivité », dit le DTétreault. La concurrence est aussi vive entre les conglomérats de cliniques pour attirer des candidats, souligne-t-il.

« Ce ne sont pas toutes les cliniques médicales qui sont égales, relève-t-il. Il y en a qui n’ont pas été rénovées depuis 30 ans, qui chargent des frais de bureau plus chers, d’autres moins chers. Il y en a qui ont un triage par une infirmière auxiliaire avant les rendez-vous, d’autres non. »

Annie Blanchette reconnaît que les frais de bureau à la Polyclinique Pointe-aux-Trembles sont plus élevés que dans certaines autres cliniques. Tootelo facture aux médecins de famille 20 % de leur rémunération obtenue auprès de la Régie de l’assurance maladie du Québec (par exemple, 20 000 $ si l’omnipraticien facture 100 000 $). « Il y a d’autres réseaux qui offrent des tarifs plus concurrentiels », affirme-t-elle.

La PDG assure qu’elle a exploré tous les scénarios pour maintenir la Polyclinique en vie – par exemple, convertir le centre médical en clinique d’IPS-PL.

Tootelo affirme maintenant tenter « de sauver le maximum d’emplois », en transférant des employés (des agentes administratives, notamment) dans ses autres cliniques. Six des huit médecins pratiqueront au centre médical Hochelaga. Les deux autres déménageront à la Polyclinique Levasseur – propriété de Tootelo –, dans Saint-Léonard. Quant aux IPS-PL, leur nouveau port d’attache n’est pas encore confirmé.

Au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, on dit « soutenir » Tootelo afin que le personnel maintienne « leurs activités sur le territoire de la Pointe-de-l’Île ». « Néanmoins, il faut considérer que les GMF sont des entreprises privées avec qui nous collaborons de manière à favoriser l’accès à des services médicaux de première ligne », précise-t-on dans un courriel.

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Bruno Pasquino

Bruno Pasquino se dit « très déçu » de cette fermeture. « Moi, je connais tout le monde ici [à la Polyclinique] ! » Depuis 15 ans, l’employé de Champion Courrier assure le transport des prélèvements entre cette clinique et l’hôpital. Il est aussi suivi par une IPS-PL et une médecin du GMF. « J’ai une auto, mais il y a des gens [patients] ici qui n’ont pas d’auto. Comment ils vont aller là-bas ? »

C’est aussi un deuil pour la Dre Langevin-Thibodeau. « Beaucoup » d’agentes administratives et d’infirmières travaillaient à la clinique depuis longtemps. « C’est une équipe quand même tissée serré. C’est vraiment déchirant qu’elle doive se séparer. »

Un projet de nouvelle clinique à Pointe-aux-Trembles

Le Centre médical Mieux-Être, un réseau de neuf cliniques à Montréal, affirme avoir dans ses cartons un projet de clinique médicale à Pointe-aux-Trembles. Ce centre multidisciplinaire comporterait notamment un groupe de médecine de famille (GMF), une pharmacie et une clinique d’imagerie médicale. Il ne serait pas situé dans les anciens locaux de la Polyclinique Pointe-aux-Trembles. Le PDG Rémi Boulila estime que « l’enjeu numéro 1 » demeure le recrutement médical. Difficile, selon lui, de recruter de nouveaux médecins avec l’offre de transport en commun dans Pointe-aux-Trembles, qui se résume à des autobus. Les finissants en médecine habitent souvent près des universités. « Le transport minimal de la faculté de médecine de l’Université de Montréal [jusqu’à Pointe-aux-Trembles] varie de une heure trente à deux heures, soit près de quatre heures de transport par jour », dit-il. Pour attirer ces finissants, Rémi Boulila veut créer un « pôle santé novateur ». Mieux-Être facture aussi aux médecins des frais de bureaux s’élevant à « au moins 15 % » de la rémunération obtenue auprès de la Régie de l’assurance maladie du Québec. Rémi Boulila croit toutefois que « le support administratif », le « cadre médical » et les « autres services » influencent davantage les médecins dans leur choix de clinique.