(Ottawa) La levée des interdictions de donner du sang visant les hommes gais et bisexuels, comme l’avait promis le premier ministre Justin Trudeau en 2015, devrait être officiellement recommandée au cours des prochaines semaines.

Marie Woolf et Laura Osman La Presse Canadienne

La Société canadienne du sang se prépare à demander à Santé Canada de retirer les éléments portants sur le genre ou l’orientation sexuelle dans ses questionnaires de donneurs, pour les remplacer par des questions sur l’historique sexuel et les comportements sexuels.

Ces nouvelles questions visent à identifier le niveau de risque des donneurs selon le nombre de partenaires sexuels ou les comportements plus à risque, plutôt que sur l’orientation sexuelle.

« Les comportements sexuels et non l’orientation déterminent le niveau de risque de transmission du VIH. Les critères que nous proposons visent à identifier de manière précise et fiable les personnes à risque d’être porteuses d’une infection transmissible par le sang », a indiqué la porte-parole de la Société canadienne du sang, Catherine Lewis.

Actuellement, les hommes qui souhaitent donner du sang se font demander s’ils ont eu une relation sexuelle avec un homme au cours des trois derniers mois. Les femmes, elles, se font demander si elles ont eu une relation sexuelle au cours des trois derniers mois avec un homme qui, lui, aurait eu une relation sexuelle avec un autre homme dans les 12 derniers mois.

Le Canada avait adopté une interdiction à vie pour les hommes gais en 1992. Une vingtaine d’années plus tard, en 2013, il permettait les dons de sang d’un homme qui s’était abstenu d’avoir des relations sexuelles avec un autre homme pendant au moins cinq ans. Ce délai est ensuite passé à un an, puis à trois mois en 2019. Héma Québec a adopté le même critère.

Une fois que la Société canadienne du sang aura soumis sa demande de modification des exigences de dépistage, il appartiendra à Santé Canada de l’approuver. Le processus, qui implique souvent des demandes d’informations plus détaillées, pourrait prendre plusieurs mois, voire un an, avant que les changements n’entrent en vigueur.

Le ministre fédéral de la Santé, Jean-Yves Duclos, a déclaré mardi que son gouvernement en ferait une priorité. « Évidemment, il faudra le faire d’une manière appropriée », a-t-il déclaré à sa sortie d’une réunion du cabinet. « Nous sommes convaincus que le matériel et les soumissions appropriés seront fournis et que nous pouvons donc fournir un suivi sur ces questions le plus rapidement possible. »

Manque de nuance

La Société canadienne du sang appuierait sa demande à Santé Canada sur des exemples de pays qui ne posent pas ce type de questions ainsi que sur des preuves scientifiques tirées de la recherche sur la transmission du VIH. La demande devrait être déposée au cours des six prochaines semaines.

Une revue de littérature scientifique sur la transmission du VIH, entre janvier 2001 et mai 2012, par l’Agence canadienne de santé publique du Canada avait révélé que « toutes les études rapportent que les relations anales représentent un risque plus élevé que les relations vaginales, qui elles, représentent un risque plus élevé que les relations orales ».

La manière dont le triage est effectué actuellement manque de nuance et ne correspond pas aux personnes transgenres, bispirituelles ou autres qui ne s’identifient pas au mode binaire, souligne le chercheur Nathan Lachowsky, dont le travail fait partie des avis recueillis par la Société canadienne du sang.

« Il y a un moyen de créer des solutions non genrées, dans le sens que ce n’est pas qui vous êtes en termes de genre qui est important, souligne M. Lachowsky, professeur adjoint à l’école de santé publique de l’Université de Victoria. Cela simplifie le système et permet à plus de Canadiens d’être admissibles. »

Les critères utilisés au Royaume-Uni, par exemple, ne posent pas de questions sur l’orientation sexuelle. On demande combien vous avez eu de partenaires sexuels et si vous avez eu des relations anales.

Les hommes gais ou bisexuels qui ont le même partenaire depuis trois mois ou plus peuvent donner du sang au Royaume-Uni. Mais toute personne ayant eu une relation anale avec un nouveau partenaire ou avec différentes partenaires dans les trois derniers mois, nonobstant le genre des partenaires, doit attendre trois mois avant d’effectuer un don de sang.

Aucun test n’est fiable à 100 %

Au Canada, aujourd’hui, un homme gai qui n’a eu des relations qu’avec un seul homme au cours des trois derniers mois ne peut pas donner de sang, alors qu’un homme hétérosexuel peut donner du sang, peu importe combien de partenaires sexuelles il a eues au cours de la même période.

Bien que tous les dons de sang soient analysés pour dépister la présence d’un grand nombre de maladies, incluant le VIH, l’agence rappelle qu’aucun test n’est fiable à 100 %. C’est pourquoi des méthodes de triage sont nécessaires afin de limiter les risques à la source, explique-t-on sur le portail web de l’agence.

Pour Nathan Lachowsky, une approche non genrée est bien plus logique qu’une interdiction totale basée uniquement sur le genre ou l’orientation sexuelle. « À mon avis, on vient renforcer la sécurité du système de don de sang dans son ensemble », dit-il.

Justin Trudeau a été soumis à des pressions de députés et de membres de la communauté LGBTQ+ lors de la récente campagne électorale afin de lever cette interdiction visant les hommes gais. Le premier ministre réélu a promis qu’un changement était imminent.

Santé Canada, qui régule les pratiques entourant le don de sang, dit ne pouvoir changer les règles que si des preuves démontrent que le risque n’est pas augmenté.