Arrivé en poste il y a un an, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a gouverné son réseau à travers les deuxième et troisième vagues de la pandémie, en plus de piloter une campagne de vaccination qui fait l’envie de bien d’autres États. Avec l’urgence de la pandémie qui s’estompe tranquillement, tous les yeux sont maintenant tournés vers le ministre vedette pour savoir s’il sera en mesure de dompter le « monstre » de la santé, réputé ingouvernable.

Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

Carburer aux défis

Urgences qui débordent. Accès difficile à un médecin de famille. Plus de 145 000 personnes en attente d’une opération. Pénurie de personnel un peu partout dans le réseau… La liste des chantiers auxquels devra s’attaquer le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, dans les prochains mois est costaude. Mais le principal intéressé est loin de s’en inquiéter.

« C’est comme si vous donniez une espèce de plat de bonbons de problèmes à quelqu’un. Mais il aime ça, les problèmes… », dit-il.

Nommé le 22 juin 2020 pour succéder à la ministre Danielle McCann, Christian Dubé a quitté le Conseil du trésor pour prendre les rênes du ministère de la Santé, que le premier ministre François Legault a qualifié de « monstre ».

Dès son entrée en poste, Christian Dubé passe l’essentiel de ses journées à gérer « l’urgent » : la pandémie de COVID-19. Mais des membres de son équipe n’ont jamais cessé de s’occuper des autres dossiers « importants » en santé.

Même si la pandémie n’est pas encore derrière nous et que le ministre martèle que les Québécois doivent être nombreux à se procurer leur deuxième dose de vaccin pour éviter une quatrième vague à l’automne, Christian Dubé peut consacrer un peu plus de ses énergies à la gestion routinière de la Santé. À dompter « le monstre », quoi.

L’obsession des données

Christian Dubé s’est fixé cinq chantiers prioritaires : urgences, chirurgie, soins à domicile, ressources humaines et accès à la première ligne.

Pour atteindre ses objectifs, ce ministre issu du monde des affaires veut des données. Toutes les personnes qui le côtoient de près ou de loin le disent : il fait une obsession des chiffres. « J’ai besoin de cette information pour gérer comme il faut », dit-il.

Recruté au Trésor, Marc-Nicolas Kobrynsky a été nommé sous-ministre adjoint à la Direction générale de la planification stratégique et de la performance au ministère de la Santé. Le ministre le surnomme le « roi de la donnée ». Il est en train de peaufiner avec le cabinet un tableau de bord où des données et des indicateurs uniques et fiables de tout le réseau sont disponibles en temps réel.

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Moi, je ne veux pas débattre à savoir si on a les bons chiffres. Ça prend quelqu’un qui dit : entre le cabinet, le Ministère et le réseau, il y a un seul set de chiffres.

 Christian Dubé, ministre de la Santé et des Services sociaux

M. Dubé explique qu’avec la pandémie, l’accès aux données a été accéléré dans le réseau de la santé. L’imposition des mesures d’urgence tombera en septembre au Québec. « Mais je vais m’assurer que j’aurai une période de transition pour pouvoir continuer à avoir ces chiffres-là », dit le ministre, qui veut élaborer un projet de loi pour une solution permanente.

Le vent de la responsabilisation

Avec l’arrivée de ce ministre axé sur les résultats, les dirigeants du réseau de la santé sentent souffler un vent de responsabilisation. Au cours de la dernière année, deux PDG ont été démis de leurs fonctions : le PDG du CISSS de Lanaudière, Daniel Castonguay, a perdu son titre après la mort de Joyce Echaquan au Centre hospitalier régional de Lanaudière. Et le PDG du CISSS de la Montérégie-Ouest, Yves Masse, a cédé sa place à Lise Verrault, nommée par intérim.

Le ministre Dubé confirme que la reddition de comptes est primordiale pour lui. Mais il souhaite aussi faire briller les PDG de CIUSSS, dont beaucoup sont « créatifs, sur la coche, fiers… ». Il en nomme rapidement plusieurs, dont Sonia Bélanger (CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal), Sylvain Lemieux (CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal) et Lynn McVey (CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal). « Ce sont des gens qui veulent trouver des solutions. Et ils n’ont pas peur des chiffres », dit-il.

Dans le réseau de la santé, le ministre Christian Dubé a plutôt bonne réputation. Beaucoup parlent d’un ministre terrain : il tente de visiter un hôpital par semaine.

Si certains soulignent sa méconnaissance de certains sujets en santé, d’autres saluent sa grande efficacité et sa capacité à appliquer des solutions novatrices. Comme la signature d’ententes avec des centres médicaux spécialisés qui ont permis de réaliser 50 000 opérations durant la pandémie.

Un stratège du milieu médical qualifie le ministre Dubé d’homme « avec une vision, respectueux, loyal et honnête ». « Il sait imposer un respect dans un monde en mouvement », dit cette source, qui souligne tout de même que le prochain défi du ministre reste important : gérer un ministère qui ne fonctionnera plus sur le mode urgence. « Il a dressé le lion. Mais il ne l’a pas maté encore… »

L’opposition demeure critique

Du côté politique, l’opposition croit plutôt que le ministre Dubé ne peut pavoiser quant à la gestion de la crise sanitaire. « On est une des sociétés les plus endeuillées au monde. On a un bilan catastrophique ! Le nombre de morts pendant les deuxième et troisième vagues est aussi élevé que lors de la première », soutient la députée Marie Montpetit, porte-parole du Parti libéral en matière de santé.

Mme Montpetit relève que si « la campagne de vaccination se déroule », il y a eu des pépins importants. « Je ne veux pas pleuvoir sur la parade, mais je pense qu’il faut relativiser, dit-elle. Il y a eu de moins bons coups. Combien de débats a-t-il fallu au Salon bleu pour que les malades chroniques soient vaccinés en priorité ? »

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Marie Montpetit, porte-parole du Parti libéral en matière de santé

Christian Dubé a commis « beaucoup d’erreurs » depuis son entrée en poste, « en raison de son entêtement », selon elle : l’accès élargi aux masques N95 dans les CHSLD a tardé et les tests rapides de dépistage sont à peu près inutilisés, par exemple. Elle rappelle que le gouvernement disait résister à la troisième vague, mais qu’il a dû faire volte-face quelques jours plus tard et reconnaître que celle-ci frappait finalement le Québec.

Pour le ministre Dubé, la campagne de vaccination reste le plus grand succès de sa première année en poste. Actuellement, environ 79 % de la population âgée de 12 ans et plus a reçu une dose de vaccin et 18 %, deux doses.

Dans l’immédiat, le ministre Dubé veut continuer de piloter la campagne de vaccination. « Pour moi, la pandémie et la vaccination sont loin d’être réglées […] Je serai vraiment content quand on sera rendu au mois de septembre », dit-il.

M. Dubé compte prouver à la population que le succès de la campagne de vaccination, le réseau de la santé « est capable de le faire avec [ses] autres problèmes ». « Le réseau est en train d’être fier. Et ça, c’est ce dont je suis le plus content », dit-il. Le ministre compte d’ailleurs présenter un plan de relance de la santé en septembre. Il s’estime « bien entouré » avec ses hauts fonctionnaires, dont Daniel Desharnais, la Dre Lucie Opatrny et Dominique Savoie, pour relever les prochains défis. « Ces gens-là, ils carburent aux défis. Moi aussi, les dossiers importants, ça ne me fait pas peur. »

Le « monstre » du réseau de la santé

1218 employés au Ministère

Plus de 300 000 travailleurs

Des dépenses de plus de 40 milliards par année

Les cinq chantiers prioritaires

1- Soins de première ligne

Le ministre de la Santé Christian Dubé ne s’en cache pas : ce dossier sera « le plus compliqué » qu’il aura prochainement à gérer. « L’enjeu, c’est qu’il n’y a pas assez de prise en charge », résume-t-il. Actuellement, 81 % des Québécois ont un médecin de famille. Le ministère de la Santé et des Services sociaux s’était engagé dans son plan stratégique à ce que ce taux soit de 83 % à ce stade-ci.

La semaine dernière, le premier ministre François Legault n’a pas hésité à menacer les médecins de famille de recourir aux sanctions prévues à la loi 20 s’ils n’augmentaient pas leurs performances. M. Dubé dit être « content que [son] premier ministre dise : “Je suis prêt à aller jusque-là si on ne s’entend pas” ». Mais il croit qu’« il y a une solution intérimaire à ça ».

Le ministre remarque que seulement 68 % des citoyens de Montréal ont un médecin de famille. Dans les couronnes, on est à 75 %. Et la grande majorité des 25 urgences les plus problématiques du Québec se trouve dans le Grand Montréal.

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On doit trouver une solution à Montréal pour que les gens soient plus pris en charge.

Christian Dubé, ministre de la Santé et des Services sociaux

Président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), le DLouis Godin n’a pas aimé la récente sortie du premier ministre. Mais il assure que ses relations avec Christian Dubé « sont bonnes » et qu’il n’y a « aucun blocage ». Il croit toutefois qu’à l’heure où la médecine de famille attire de moins en moins d’étudiants, des sorties comme celle du premier ministre, « ça n’aide pas ».

Le ministre Dubé reconnaît que le dossier est « complexe ». Mais il souhaite le prendre « par morceaux ». Il souhaite conclure avec les médecins omnipraticiens une entente qui fera plus de place à la rémunération par « capitation », c’est-à-dire liée à la prise en charge d’une population plutôt qu’à l’acte.

M. Dubé tient toutefois à obtenir d’abord plus de données, notamment sur la « productivité » des omnipraticiens. Un mot qu’il met lui-même entre guillemets « par respect pour l’acte professionnel ». « Les gens me demandent souvent pourquoi je tiens absolument aux données, c’est que je veux être sûr que je comprends le problème. »

2- Les listes d’attente en chirurgie

Parmi les autres priorités du ministre : l’attente en chirurgie. M. Dubé a présenté dernièrement son plan de rattrapage pour que les listes d’attente chirurgicales, qui contiennent actuellement 145 000 noms, soient réduites à 100 000 noms avant 2023. Avant la pandémie, la liste d’attente était de 125 000 personnes au Québec.

3- Soins à domicile

En soins à domicile, le ministre se réjouit que son gouvernement ait investi près de deux fois les sommes promises depuis son élection. Mais le ministre veut maintenant s’assurer que « l’investissement qu’on fait se concrétise en heures supplémentaires de service par personne et par région ». Encore une fois, il compte sur des données fiables et précises pour documenter ce dossier.

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Le ministre Dubé veut s’asseoir avec les PDG des hôpitaux où les urgences sont les plus problématiques et agir.

4- Urgences

Depuis quelques semaines, la Dre Élyse Berger-Pelletier, directrice générale adjointe du préhospitalier, des urgences et de l’accueil clinique au Ministère, a visité la moitié des 25 urgences les plus problématiques au Québec. Elle terminera ses visites en septembre. Avec ces résultats en poche et des données, le ministre Dubé veut ensuite s’asseoir avec les PDG concernés et agir.

5- Ressources humaines

M. Dubé estime que les récentes ententes conclues avec d’importants syndicats en santé, dont la FIQ, permettront d’améliorer les pénuries de personnel en santé. Il dit travailler avec la ministre de l’Éducation supérieure, Danielle McCann, à trouver des solutions pour engager rapidement plus d’infirmières auxiliaires, en utilisant un peu le même modèle de formation accélérée qui a été utilisé durant la pandémie et qui a permis d’engager 8181 préposés aux bénéficiaires en CHSLD jusqu’à maintenant (l’objectif était de 10 000. Près de 550 candidats sont actuellement en formation). M. Dubé note aussi qu’environ 20 000 travailleurs retraités de la santé sont venus prêter main-forte durant la pandémie. Selon le ministre, plusieurs de ces personnes pourraient souhaiter revenir, mais pas à n’importe quelles conditions.

Avec la collaboration de Tommy Chouinard et de Pierre-André Normandin, La Presse