L’hypothèse de la fuite du coronavirus provoquant la COVID-19 de l’Institut de virologie de Wuhan, en Chine, a refait surface. Quels travaux sont menés dans ce genre de laboratoires à haute sécurité ? En trouve-t-on au Canada ? Et des accidents du genre se sont-ils déjà produits ?

Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

À quoi servent les laboratoires à haute sécurité ?

Les laboratoires à haute sécurité permettent de documenter les virus existants et leur évolution au fil du temps au gré des mutations. « Ces laboratoires scientifiques permettent de protéger la population en développant des traitements et des vaccins », indique Laurence Bernard, professeure à la faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal et spécialiste en prévention des infections, biosécurité et gestion des risques. D’autres laboratoires biomédicaux servent plutôt à détecter les infections chez les patients et à développer des tests de dépistage.

Les différents niveaux

PHOTO THOMAS PETER, REUTERS

Le laboratoire situé sur le site de l’Institut de virologie de Wuhan, en Chine, est un laboratoire de niveau 4.

Les laboratoires sont classés en quatre niveaux, selon le degré de dangerosité des pathogènes manipulés.

Niveau 1 : Ce sont des laboratoires très peu sécurisés. « Ce sont des laboratoires tels qu’on les voit à la télévision, où les personnes portent une blouse, des gants et des lunettes », illustre Laurent Chatel-Chaix, professeur à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) et directeur du laboratoire de niveau 3 situé au Centre Armand-Frappier Santé Biotechnologie. Il y a peu de risques pour les utilisateurs.

Niveau 2 : Dans les laboratoires de niveau 2, les chercheurs peuvent commencer à travailler avec des pathogènes qui ne sont pas transmissibles par voie aérienne, tels que le virus Zika ou la dengue. « Ils sont seulement transmis par les moustiques, donc si quelqu’un se blesse accidentellement, il va être malade, mais il ne pourra pas propager la maladie autour de lui », explique M. Chatel-Chaix.

Niveau 3 : Les agents pathogènes manipulés en niveau de confinement 3 sont transmissibles par voie aérienne. Souvent une dose faible est suffisante pour provoquer une maladie grave, voire mortelle. « On peut travailler avec les virus du Nil occidental, le SARS-CoV-2 et la tuberculose », indique M. Chatel-Chaix. De nombreuses mesures de sécurité sont nécessaires dans le laboratoire, comme des filtres à air et des protections respiratoires.

Niveau 4 : « Dans un laboratoire P4 [pour pathogène de classe 4], on va travailler avec les pathogènes les plus dangereux qui nécessitent le plus haut niveau de sécurité », affirme Amesh Adalja, professeur à l’École de santé publique Johns Hopkins au Maryland, aux États-Unis, et spécialiste des maladies infectieuses émergentes et en biosécurité. Ces pathogènes peuvent entraîner des maladies graves, souvent mortelles, pour lesquelles en général aucun traitement ou vaccin n’est disponible. « Le niveau de sécurité est vraiment élevé. Les personnes sont dans des combinaisons complètement étanches, elles travaillent sous des hottes de biosécurité », explique M. Chatel-Chaix. Le laboratoire situé sur le site de l’Institut de virologie de Wuhan, en Chine, est un laboratoire de niveau 4.

Consultez la carte des laboratoires de niveau 4 dans le monde (en anglais)

Deux

Deux laboratoires de niveau 4 se trouvent au Canada, soit l’Organisation pour les vaccins et les maladies infectieuses à Saskatoon et le Centre national des maladies animales exotiques à Winnipeg. Dans le monde, il existe seulement 59 laboratoires de type P4. « Au Québec, nous avons des laboratoires biomédicaux jusqu’au P3 seulement, dont le laboratoire de recherche du CHU de Québec et le Laboratoire de santé publique du Québec », explique Mme Bernard. Cependant, il y a des laboratoires biomédicaux de plus faible niveau dans presque tous les établissements de santé du Québec. « Sans compter les laboratoires privés dans la communauté », renchérit Mme Bernard. Ces laboratoires doivent être surveillés par les autorités fédérales.

Modifier les caractéristiques du virus

Les recherches qui suscitent des inquiétudes concernent principalement les expériences qui augmentent la transmissibilité ou la létalité d’un virus, surnommées la recherche sur le gain de fonction. « La recherche sur le gain de fonction n’est pas réglementée par la plupart des pays », déplore Gregory Koblentz, spécialiste de la biodéfense à l’Université George Mason en Virginie, aux États-Unis. « Il y a un grand débat sur l’intérêt de mener ces recherches », renchérit-il.

Les accidents : ça arrive ?

Les accidents de laboratoire sont très rares, puisque les laboratoires doivent respecter de très strictes exigences gouvernementales. « L’ensemble des laboratoires québécois et canadiens doit respecter diverses exigences, dont des exigences physiques de confinement, opérationnelles et de performance où l’on va tester les niveaux de performance liés au confinement », explique Mme Bernard. « Il peut y avoir des évènements au sein des laboratoires qui sont rapportés à l’aide du formulaire de gestion des risques biologiques et de la qualité. Ces évènements sont généralement mineurs, mais ils peuvent aller de la perte d’un échantillon à analyser à un évènement plus rare ayant des conséquences plus graves », indique-t-elle. Bien que peu fréquents, certains accidents se sont produits dans des laboratoires de niveau 4 au cours des dernières années.

Accidents en laboratoire

  • En 2004, deux étudiants chinois ont été infectés par le SRAS, un coronavirus sur lequel des travaux sont menés à l’Institut national de virologie de Pékin. Plusieurs cas ont été confirmés dans leur entourage et la mère de l’un d’eux en est morte.
  • La même année, un chercheur de 44 ans avait passé des mois à étudier des médicaments antiviraux pour vérifier leur efficacité contre le coronavirus du SRAS à l’Université de la défense nationale de Taipei, à Taiwan. Le 6 décembre, le chercheur a constaté que des déchets liquides s’étaient répandus dans la pièce. Il a pulvérisé de l’alcool sur le liquide et a attendu 10 minutes. Pensant que la zone avait été désinfectée, il a ensuite ouvert la porte du laboratoire pour terminer le nettoyage et cela l’a probablement exposé au virus. Ne se doutant pas qu’il avait été infecté, l’homme est parti le lendemain pour une conférence à Singapour. De retour à Taiwan le 10 décembre, il est tombé malade le soir même et a d’abord pensé qu’il s’agissait d’une grippe. Il a été admis à l’hôpital le 16 décembre. Des tests menés à Taiwan et par un laboratoire au Japon ont confirmé qu’il était atteint du SRAS.
  • En mai 2004, une scientifique russe menait des recherches sur des personnes infectées par le virus Ebola au laboratoire Vector à Novossibirsk, en Sibérie. La chercheuse s’est piquée accidentellement avec une seringue le 5 mai. Sa main aurait glissé et elle s’est piquée. Elle a été isolée dans un hôpital spécial et traitée en consultation avec des spécialistes et un médecin qui avait traité des patients atteints de l’Ebola en Afrique. Elle est morte 14 jours plus tard, le 19 mai. Les personnes qui ont participé au traitement de la scientifique ont été maintenues en observation pendant 21 jours. Aucune d’entre elles n’a contracté la maladie.
  • « Il y a eu des évènements liés à la biosécurité aux États-Unis, certains impliquant des laboratoires de niveau 4, mais aucun n’a causé l’infection d’un chercheur ou la fuite d’un agent pathogène dans l’environnement ou la communauté », indique M. Koblentz. En effet, selon le New York Times, un accident similaire à celui de la scientifique russe s’est produit en 2004 au laboratoire de biodéfense de l’armée américaine à Fort Detrick, au Maryland, mais le chercheur impliqué n’a pas contracté l’Ebola.

Avec l’Agence France-Presse