Si la pandémie de COVID-19 a révélé au grand jour l’importance de la Santé publique, celle-ci traîne toutefois une longue histoire de sous-financement au Québec, révèle une étude parue ce jeudi. Ces dernières années, les crédits affectés à ce secteur n’ont en effet crû que de 32 %, tandis que les dépenses dans bien d’autres sphères du réseau ont pratiquement doublé.

Publié le 29 avr. 2021
Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

Selon le rapport du Centre interuniversitaire de recherche en analyse des organisations (CIRANO), dont La Presse a obtenu copie, les dépenses en santé publique ont en effet augmenté d’environ 32,2 % en dollars constants, de 2004 à 2019. Il convient de préciser qu’il s’agit toutefois d’une moyenne provinciale. Si, dans la Capitale-Nationale, ce chiffre est beaucoup plus élevé (72,5 %), il l’est beaucoup moins dans le Bas-Saint-Laurent, en Abitibi-Témiscamingue ou dans Chaudière-Appalaches, où la hausse des dépenses n’atteint même pas la barre des 10 %.

Pendant ce temps, les dépenses dans les services généraux en première ligne ont bondi de tout près de 80 %. La santé physique en milieu hospitalier, elle, a bénéficié d’une augmentation des dépenses de près de 67 %.

En août dernier, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, annonçait que Québec verserait 106 millions à la Santé publique pour l’embauche de 1000 nouveaux travailleurs afin d’augmenter la capacité de retraçage, à l’approche de la deuxième vague. À ce moment, des employés de la Direction générale de santé publique (DGSP) avaient confié à La Presse que « le niveau de fatigue [était] vraiment élevé » à l’interne.

« Cette année, dans le budget, on ajoute plus de 100 millions pour faire passer le budget de 467 millions l’an dernier à 577 millions. Plus que jamais, on sait combien les experts de la Santé publique sont importants. On ne pourra jamais assez les remercier pour tout le travail qu’ils ont effectué au cours de la dernière année. Notre gouvernement les valorise énormément et entend le faire pour les années à venir », assure à ce sujet son attachée de presse, Marjaurie Côté-Boileau.

Un problème récurrent

Le manque de financement de la Santé publique ne date pas d’hier. En fait, depuis la réforme du système de santé pilotée par l’ex-ministre Gaétan Barrette, les budgets en santé publique ont été amputés de près du tiers de leur personnel. « Il faut justifier cette croissance de dépenses beaucoup moins élevée. La Santé publique, c’est la base de la santé d’une population. Si elle fait bien le travail, on a typiquement beaucoup moins de gens dans les hôpitaux, et les maladies chroniques sont nettement mieux contrôlées », explique Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de Montréal et coauteure de l’étude.

Le problème, ajoute-t-elle, est que la Santé publique se traduit bien souvent « en non-résultats », au sens où ceux-ci sont peu ou pas perceptibles par le grand public. « Si on a moins de personnes malades, comment on mesure ça ? À quoi on l’attribue ? C’est plus difficile de l’expliquer », illustre l’experte.

Ancienne membre de l’Équipe santé des populations et services de santé (ESPSS) à la Direction régionale de santé publique (DRSP) de Montréal – une division qui n’existe plus –, Mme Borgès Da Silva est catégorique. « L’argent qu’on investit maintenant pour la COVID-19, il faut qu’il reste dans le système après, pour rattraper notre retard. »

Il faut sensibiliser la population pour qu’elle réclame de nos élus qu’ils aillent plus loin. Si on a évité une situation comme en Inde ou en Ontario, c’est grâce à la Santé publique.

Roxane Borgès Da Silva, coauteure de l’étude du CIRANO sur le financement de la Santé publique

Erin Strumpf, professeure au département d’épidémiologie, de biostatistique et de santé au travail de l’Université McGill et coauteure de l’étude, est du même avis. « C’est seulement quand la Santé publique fonctionne bien qu’on ne voit pas vraiment ce qu’elle fait. Toute cette infrastructure garde notre société en santé », argue-t-elle, déplorant qu’elle soit tout de même le « cousin pauvre » du système.

« Quand la pandémie est arrivée, on n’était pas tellement bien préparés, vu les coupures qu’il y avait eu depuis 2012. Et chaque fois qu’il y a un évènement aigu comme la COVID-19 en ce moment, tout le monde devient plus conscient de l’importance de la Santé publique. Sauf que les mois et les années passent, puis on perd cette conscience collective », conclut Mme Strumpf.