Des intervenants de l’Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel déplorent l’état de leurs conditions de travail, en pleine pandémie de COVID-19. Gel des salaires depuis deux ans, manque d’équipements de protection, situations violentes : nombre d’enjeux causent selon beaucoup une saignée de l’expertise et font craindre le pire pour la suite.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« Le problème est majeur et connu depuis bon nombre d’années à l’Institut : dans beaucoup trop de cas, nos intervenants spécialisés en pacification et en sécurité (ISPS) nous quittent pour travailler dans le milieu carcéral ou la police. C’est une perte constante d’expertise qui fragilise l’institution », explique la présidente du Syndicat des employés de l’Institut, Marie-Ève Desormeaux, aussi intervenante.

Elle affirme que l’expérience des ISPS est pourtant un « facteur clé du succès de la désescalade » de la violence dans les milieux psychiatriques. « À la base, le gouvernement du Québec s’obstine à ne pas leur attribuer une description d’emploi qui reconnaîtrait leur expertise et la complexité de leur travail. Avec une description d’emploi adéquate, ils recevraient une meilleure formation, un meilleur encadrement et possiblement un meilleur salaire », insiste la cheffe syndicale.

Alors que des négociations sont en cours sur les conditions de travail de ces intervenants, la hausse du salaire contribuerait notamment « à une meilleure rétention du personnel et au maintien d’une haute expertise, à la hauteur des immenses défis de notre établissement », affirme Mme Desormeaux.

« La situation est grave »

Deux intervenants de l’Institut ont accepté de se confier à La Presse sur leurs réalités, en demeurant toutefois sous le couvert de l’anonymat, car ils craignent des « mesures disciplinaires » de l’employeur, n’étant pas autorisés à parler publiquement.

« Actuellement, la situation est grave. On perd nos employés et on en forme de nouveaux toutes les trois semaines, à coups de six. Et il y en a toujours qui partent. On est toujours à recommencer et on perd notre expérience, qui est cruciale dans notre milieu », explique l’un d’eux en entrevue.

Un autre affirme qu’en 2018, les agents d’intervention de l’Institut Philippe-Pinel ont été renommés ISPS, dans le but d’aller chercher des échelons salariaux plus élevés. « Ç’avait pour but de nous distinguer des agents qu’on voit dans les centres jeunesse, par exemple. On nous a promis qu’il serait plus facile d’aller chercher de l’argent ainsi. Sauf qu’on n’a jamais eu une cenne de plus. C’est même pire : maintenant, notre plafond salarial est plus bas », martèle cet autre employé.

Les deux employés affirment que, lundi dernier, un employé de la sécurité s’est « fait attaquer par un patient », à l’extérieur de l’Institut. L’agent devait aller chercher un patient dans un autre centre, puis le ramener à l’Institut. « Évidemment, [comme l’agent n’avait] aucun équipement de protection, le patient lui a donné deux coups de poing et s’est enfui. La police a dû intervenir en utilisant un Taser gun [pistolet à impulsion électrique]. Pendant ce temps, le salaire associé à ces tâches n’est nullement adéquat, et nous devons le faire savoir. Nous voulons que les choses bougent avant qu’un évènement encore plus grave se produise », insiste le premier employé.

« Les gens sont écœurés. Ils sont à bout de souffle. On est toujours oubliés, alors que ce qu’on fait n’est vraiment pas facile. On fait face à de la violence tous les jours, en étant complètement sous-payés », tonne aussi le deuxième.

L'Institut et Québec peu bavards

La conseillère aux communications de l’Institut Philippe-Pinel, Marylou Bossé, est demeurée prudente quant aux revendications des employés. « Les conditions de travail reliées à la rémunération et aux avantages sociaux des employés du réseau de la santé et des services sociaux sont négociées par les syndicats nationaux et le Ministère et non par les établissements », a-t-elle simplement répondu par courriel.

Quant au cas d’attaque contre un employé, Mme Bossé affirme qu’il s’agit d’un « dossier isolé qui implique l’un de nos employés ». « Nous ne commenterons donc pas les évènements. Dans de tels cas, nous procédons à une enquête », précise-t-elle.

Au ministère de la Santé et des Services sociaux, le porte-parole Robert Maranda n’a pas été en mesure de répondre à nos questions, qui ont d’abord été envoyées jeudi. « Le secteur concerné ne croit pas pouvoir me revenir aujourd’hui », a-t-il dit vendredi. L’automne dernier, la directrice de l’Institut, Manon Boily, avait reconnu que l’établissement était « à un point critique en termes de main-d’œuvre », alors que l’on comptait sept cas actifs de COVID-19 au sein du personnel.