Des urgences sous pression. Des infirmières au bout du rouleau. Des morts et des souffrances évitables. Cela fait des années que le personnel soignant du Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Ouest (CISSSMO) dénonce un cafouillage administratif et des conditions périlleuses, qui se répercutent sur la qualité des soins aux patients. Aujourd’hui, il lance carrément un appel à l’aide.

Publié le 9 mars 2021
Léa Carrier
Léa Carrier La Presse

« Je vais être honnête, j’en viens à me demander si on considère la population de la Montérégie-Ouest comme de seconde importance, qui ne mérite pas les mêmes soins que le reste du Québec », tonne au bout du fil le DSylvain Dufresne, président de l’Association des médecins omnipraticiens du Sud-Ouest et coordonnateur au RLS Vaudreuil-Soulanges.

La situation n’est pas tenable, dit-il. Tellement qu’il craint des démissions.

Depuis des années, le CISSSMO, dont le territoire s’étale de la frontière ontarienne à La Prairie et Napierville, compte des hôpitaux parmi les pires urgences au Québec, tant en matière de taux d’occupation sur civières que de la durée moyenne du séjour. Ses deux principaux hôpitaux, le centre hospitalier Anna-Laberge à Châteauguay et l’hôpital du Suroît à Salaberry-de-Valleyfield, desservent 460 000 habitants.

« C’était déjà un système qui ne fonctionnait pas. La pandémie a juste exacerbé la pression avec laquelle on vivait depuis longtemps », poursuit le DDufresne, qui déplore l’inaction et le manque de leadership de la direction.

Avant la crise sanitaire, il manquait 400 infirmières dans le réseau, confirme le CISSSMO, ce à quoi s’est ajouté un déficit de 100 infirmières supplémentaires au cours de la dernière année.

Et pourtant, ces derniers mois, le DDufresne avait retrouvé un peu d’espoir. Leur nouvelle directrice des services professionnels, qui fait le pont entre le terrain et le CISSS, était proactive. Si des changements pouvaient « enfin » être opérés, ce serait avec elle, indique le DDufresne.

Sa démission, le 26 février, lui a fait l’effet d’une douche froide. « Elle a dit qu’elle quittait le bateau. Malgré tous ses efforts, elle était trop découragée par la situation. C’était notre dernier espoir », dit-il en soupirant.

Autrement dit, retour à la case départ.

Des coordonnateurs et des chefs de médecine générale ont rédigé un manifeste adressé à différents élus, dans lequel ils font état d’une « situation périlleuse ».

« Le territoire de la Montérégie-Ouest a toujours fait l’objet de plusieurs carences en termes de personnel soignant, mais la pandémie actuelle expose au grand jour des circonstances intenables et dangereuses. […] Malheureusement, nous observons déjà les conséquences d’une gestion douteuse des ressources humaines : des décès et des souffrances évitables qui laisseront des traces indélébiles au sein de nos communautés », peut-on lire dans le manifeste.

Le DMitchell Germain fait partie des signataires. Co-chef du département de médecine générale à l’hôpital du Suroît, il a vu des collègues jeter l’éponge après un an au CISSSMO, découragés par les problèmes de gouvernance. Il réclame des solutions, maintenant.

IMAGE TIRÉE DU SITE DU CISSS DE LA MONTÉRÉGIE-OUEST

Maquette du futur hôpital de Vaudreuil-Soulanges

Ce qu’on nous propose, c’est d’attendre l’inauguration de l’hôpital de Vaudreuil-Soulanges, dans minimum quatre ans. D’ici là, quels soins donne-t-on aux patients ? Des soins qui laissent à désirer.

Le DMitchell Germain

Un délestage critiqué

Sur le territoire de la Montérégie-Ouest, le manque d’infirmières est le nerf de la guerre. Au sommet de la première vague, le CISSSMO a réaffecté ses effectifs infirmiers afin de combler les activités de soins prioritaires, notamment en CHSLD.

Près d’un an plus tard, la grande majorité des infirmières ne sont pas revenues à leurs activités habituelles, que ce soit en médecine familiale, où elles assurent le suivi des patients atteints de maladies chroniques, ou en urgence.

Dans une déclaration adressée à La Presse, le président-directeur général du CISSSMO, Yves Masse, s’est défendu d’avoir toujours recours au délestage. « Au cours de la deuxième vague, notre CISSS a fait face à plusieurs éclosions tant dans les unités hospitalières que dans les CHSLD qui ont demandé une réorganisation constante afin de pouvoir continuer d’offrir des soins de santé et de services sociaux », a-t-il indiqué.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Un nouveau complexe modulaire de 30 lits a été construit à l’hôpital du Suroît pour désengorger les urgences.

Sur le terrain, on décrie plutôt un manque de coordination. Le DBernard Jr Richard, chef du service d’urgence, prend l’exemple du nouveau complexe modulaire de 30 lits à l’hôpital du Suroît, dont le taux d’occupation sur civières frôle 155 %. Il a été construit pour désengorger les urgences, mais seulement 10 lits sont présentement ouverts, faute de personnel, confirme le CISSSMO.

Une « détresse » inqualifiable

Représentante locale de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), Mélanie Gignac aime utiliser des métaphores. Pour parler de la détresse des infirmières, elle imagine une épicerie avec dix caisses ouvertes… pour cinq employés.

On leur dit : ‟Go, go, go ! Courez, les filles !” Mais elles courent déjà à 300 % depuis un an. Je ne trouve même pas les mots pour qualifier leur détresse psychologique et physique. Il n’en existe pas d’assez puissant dans le dictionnaire. Elles ont l’impression de crier la bouche fermée. Personne ne les entend. Personne.

Mélanie Gignac, représentante locale de la FIQ

Selon elle, là où le bât blesse, ce sont les arrêtés ministériels, « un gros pot de bonbons pour le gouvernement », qui épuisent et découragent ses membres, au point où certaines ont carrément fermé la porte sur le milieu de la santé.

Évaluation du leadership

Mis au fait du grondement d’insatisfaction sur son territoire, le PDG du CISSSMO, Yves Masse, dit prendre au sérieux le cri du cœur de son personnel soignant. « Je tiens à affirmer que mon équipe et moi travaillons sans relâche depuis 12 mois à trouver des solutions aux différents enjeux dans ce contexte de crise sanitaire. Je vous assure que toutes nos décisions, même celles les plus difficiles, ont été prises avec les meilleures intentions possibles dans le but d’offrir des soins de santé et des services sociaux à notre population. […] Nous en avons demandé énormément à nos employés et j’en suis très reconnaissant », écrit-il.

M. Masse affirme avoir demandé un soutien au ministère de la Santé et des Services sociaux afin de réaliser « un diagnostic de santé du fonctionnement de notre comité de direction incluant une évaluation de la mobilisation et du leadership ».

Éclosion majeure de COVID-19 à l’hôpital Anna-Laberge

Une importante éclosion de COVID-19 est en cours à l’hôpital Anna-Laberge, à Châteauguay, et force le détournement d’ambulances vers un autre centre hospitalier. Un total de 61 usagers et 33 travailleurs de la santé ont été contaminés dans cette éclosion et 15 personnes sont mortes, confirme le CISSSMO. Parce que l’éclosion est considérée comme « non contrôlée », aucune admission n’est maintenant faite dans l’unité touchée, qui devra être totalement désinfectée dans les prochains jours. L’arrêt des admissions dans cette unité a un impact sur le reste de l’hôpital Anna-Laberge. Toutes les ambulances provenant de Candiac et de La Prairie sont actuellement détournées vers l’hôpital Charles-LeMoyne, à Longueuil. « Bien que l’unité COVID de 30 lits soit toujours ouverte, il n’y a plus d’admission de patients COVID provenant de la communauté », indique la porte-parole du CISSSMO, Jade St-Jean, qui souligne que ces mesures seront réévaluées vendredi. « Un comité éclosion a été créé afin de coordonner la situation. Des suivis réguliers sont effectués et nous demeurons à l’affût de l’évolution de la situation », ajoute Mme St-Jean.

Ariane Lacoursière, La Presse