Après près de 11 mois à composer avec la COVID-19, le désespoir est de plus en plus palpable dans la population, mais aussi chez les travailleurs de la santé. Une situation qui inquiète grandement le Collège des médecins, qui prévient que la pandémie pourrait « en cacher une autre, tout aussi sournoise ».

Publié le 28 janv. 2021
Ariane Lacoursière
Ariane Lacoursière La Presse

« Avec le temps qui passe, il y a un genre d’usure. De fatigue. On craint, et on commence déjà à voir, les effets catastrophiques que ça pourrait avoir sur la santé mentale de la population en général, des soignants en particulier et, bien sûr, des médecins qui sont au front depuis plusieurs mois maintenant », affirme le psychiatre André Luyet, directeur général du Collège des médecins.

Dans une lettre ouverte, le Collège des médecins indique que « bien qu’elles soient nécessaires, les mesures mises en place pour contrer cette pandémie peuvent engendrer l’isolement social, de nombreux deuils, un sentiment prolongé d’insécurité, une perte de contrôle, de même qu’un épuisement physique ou moral ». Environ 12 % de la population présente des symptômes de troubles de santé mentale. Et « les médecins ne font pas exception », affirme le président du Collège des médecins, le DMauril Gaudreault. « Les médecins ne sont pas différents. […] Mais on mise beaucoup sur les professionnels de la santé pour vaincre l’ennemi », note le directeur général du Collège, le Dr André Luyet.

> Lisez la lettre ouverte « Une pandémie en cache une autre » dans la section Débats

Des équipes fatiguées

Sur le terrain, le Collège voit des « gens qui commencent à tomber au combat, épuisés, avec l’anxiété, des signes de dépression », note le DLuyet. Ce dernier est aussi particulièrement inquiet quant aux gens encore capables de « foncer tête baissée sans trop être à l’écoute de ces difficultés, qui ont un rendement exemplaire comme soignants, mais qui risquent éventuellement de craquer ».

Dans les hôpitaux, les données scientifiques montrent que l’épuisement professionnel touche particulièrement les gens travaillant aux soins intensifs, qui « voient toujours des gens très, très malades ». Des services particulièrement sollicités avec la COVID-19.

Mais un peu partout dans le réseau, les équipes de soins travaillent fort.

Il y a des gens qui s’épuisent. Qui se découragent. Versent dans des creux dépressifs de plus en plus profonds.

Le Dr André Luyet, directeur général du Collège des médecins

« Combien de cris du cœur ou d’histoires tragiques comme celle de la Dre Karine Dion, de Granby, nous faudra-t-il encore entendre avant d’agir ? », écrit le Collège dans sa lettre ouverte, faisant référence à cette médecin qui s’est suicidée au début de janvier. Mais d’autres cas existent, confirme le Collège. Le DLuyet reconnaît qu’il est difficile d’attribuer une seule cause à de tels drames, mais souligne qu’on ne peut non plus écarter l’impact de la lourdeur actuelle des tâches, qui « confrontent les médecins dans leur rôle de soignant ».

À la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), on constate que les conditions de travail difficiles des derniers mois usent le moral des troupes. Vice-présidente de la FIQ, Linda Lapointe parle entre autres de « la charge de travail immense », des « décès de patients », de la « crainte d’attraper la maladie » et du « manque de support ».

Ces gens portent le réseau à bout de bras. Certains en ont assez. Ils démissionnent ou vont au privé.

Linda Lapointe, vice-présidente de la FIQ

À la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), le président, Jeff Begley, confirme que l’épuisement est « clair », particulièrement « chez les groupes qui ont vécu une première vague forte et qui voient de nouveaux cas ». « L’adrénaline était là au début. Mais là, on approche 11 mois… », dit-il.

Plus de sensibilisation

Dans les derniers mois, le Programme d’aide aux médecins du Québec a enregistré une hausse de 22 % des consultations. « Et imaginez : cela concerne un groupe de professionnels qui sont peu portés à consulter », dit le DGaudreault.

Dès mars, le Collège des médecins a mis sur pied un groupe de réflexion pour discuter de façons d’aider les médecins. Pour le DLuyet, il faut prévoir de nouvelles façons d’offrir des services adaptés en santé mentale à cette clientèle, par exemple le soutien par les pairs.

Le Collège des médecins souhaite que plus de sensibilisation soit faite pour « normaliser les moments de faiblesse » pour tout le monde, et que plus de promotion soit faite sur les façons de conserver une bonne santé mentale.

Le DGaudreault compte aussi prendre part à l’élaboration du nouveau Plan d’action en santé mentale sur lequel planche le gouvernement. Chose certaine, le problème ne doit pas être ignoré, selon le Collège : « Si on ignore la situation, elle risque d’être aussi dévastatrice que la pandémie », affirme le DLuyet.

Si vous avez besoin de soutien, si vous avez des idées suicidaires ou si vous êtes inquiet pour un de vos proches, appelez le 1 866 APPELLE (1 866 277-3553). Un intervenant en prévention du suicide est disponible pour vous 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Vous pouvez aussi consulter le site commentparlerdusuicide.com.