Le Québec se lance à fond de train dans la télémédecine. Le CHUM et le CUSM mènent le bal à Montréal, avec des consultations médicales vidéo avec des patients à leur domicile offertes dès cette semaine. Une entreprise québécoise vient quant à elle d'équiper de sa plateforme tous les omnipraticiens et les spécialistes.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Vendredi dernier, la plateforme de télémédecine vidéo Reacts a envoyé près de 10 000 courriels aux membres de la Fédération des médecins spécialistes du Québec pour les inviter à ouvrir un compte, dont les frais seraient assumés par le ministère de la Santé et des Services sociaux. Et mardi soir, ça a été le tour de 8000 à 9000 membres de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec. 

« Les fédérations voulaient que les médecins [enthousiasmés par cette avenue] puissent y avoir accès tout de suite », explique Yannick Beaulieu, intensiviste qui a fondé Reacts en 2012. Pour sa part, un responsable du dossier au Ministère, qui n’a pas voulu être nommé dans l’article, a confirmé en entrevue avec La Presse que « tout est fait pour accélérer le déploiement de la télémédecine dans le contexte de la COVID-19 ». 

« Ce sont des mesures temporaires, on réévaluera plus tard, dit le haut fonctionnaire. Quand on a évalué les besoins, on a calculé que le réseau demandait autour de 6000 licences, des médecins aux infirmières des CHSLD. Mais en ce moment, on n’en est pas à la reddition de comptes. On préfère que ça avance. »

Par conséquent, même si les plateformes Reacts, Zoom Santé et Teams de Microsoft sont suggérées par le Ministère, « on veut accélérer le déploiement de ce qui est déjà fait, même sur d’autres plateformes ».

Cette semaine, des médecins du CUSM vont commencer à voir leurs patients par vidéo avec la plateforme californienne Zoom Santé. 

« Ils vont inviter leurs patients à une séance de téléconsultation, dit Carole Lapierre, responsable de la télémédecine au CUSM. Le patient va pouvoir utiliser n’importe quel appareil, un ordinateur portable, une tablette ou un téléphone, pourvu qu’il y ait une caméra et un micro. »

On va roder le mécanisme cette semaine, et à partir de la semaine prochaine, ça va progressivement s’étendre partout.

Carole Lapierre, responsable de la télémédecine au CUSM

Au CHUM, on utilise plutôt la plateforme québécoise Reacts, déjà utilisée par le service de télémédecine, souligne Marie-Ève Desrosiers, gestionnaire de la télésanté au CHUM. Au CUSM, une plateforme appelée Atlas Telemed servant aux consultations entre hôpitaux était la principale utilisée jusqu’à maintenant. 

« Plus de 60 % des services ont déjà des médecins qui participent à la télémédecine par Reacts, dit Mme Desrosiers. On fait un déploiement très rapide qui va avoir des conséquences à long terme parce qu’on va pouvoir évaluer les besoins en télémédecine des patients et des cliniciens. Si on n’a pas besoin d’un examen physique, le patient peut être vu le jour même avec Reacts. » 

Mme Desrosiers ajoute qu’une ligne téléphonique permet aux patients du CHUM de parler à des infirmières et que des efforts seront déployés pour adopter des instruments connectés comme des « stéthoscopes virtuels » utilisant les capacités des téléphones intelligents.

Un boum pour Reacts

Lancée en 2012 par Yannick Beaulieu, intensiviste de l’Institut de cardiologie, Reacts a connu une croissance phénoménale à la faveur de la crise de la COVID-19. 

« On est passé de 7500 à 25 000 comptes pros dans le monde », nous a dit le Dr Beaulieu en entrevue avant de commencer son quart de travail à l’Institut, mercredi matin. 

« On se fait appeler par la plateforme de télémédecine publique Ontario Telemedicine Network, on a une commande de 450 abonnements de l’hôpital de Kingston, 1000 comptes pour Philips pour que ses représentants puissent faire le service à distance... » Devant tant de sollicitations, le Dr Beaulieu a dû garantir au ministre délégué Lionel Carmant qu’il allait privilégier le Québec. 

On avait une grosse annonce de déploiement mondial, notamment avec les appareils d’échographie de Philips, à la fin avril, et on a retardé certains de ces éléments.

Le Dr Yannick Beaulieu 

L’un des avantages de Reacts est qu’elle permet la réalité augmentée, pour que le médecin puisse indiquer au patient les zones où mettre un onguent, par exemple, ou à une infirmière où faire une incision. Cette option de réalité augmentée est très importante pour les services d’échographie à distance. L’abonnement coûte 120 $ par année. « On a pensé faire comme Netflix, avec un prix qui n’est pas assez élevé pour être un problème si le service n’est pas utilisé tout le temps », dit le Dr Beaulieu. 

Reacts est utilisée dans 80 pays, notamment par Médecins sans frontières et par les hôpitaux pour anciens combattants américains.

Télépsychiatrie, grossesses et Grand Nord

Voici quelques services qui étaient déjà offerts en télémédecine par le CUSM et le CHUM.

— Rendez-vous entre un spécialiste du CHUM et un médecin et son patient à la clinique de la réserve micmaque de Listiguj, en Gaspésie

— Rendez-vous entre un spécialiste du CUSM et un médecin et son patient à des cliniques cries et inuites dans le Grand Nord 

— Rendez-vous de suivi en télémédecine avec 80 % des jeunes patients psychotiques par des psychiatres du CHUM

— Suivi de grossesse en télémédecine vidéo, à partir du domicile de la patiente, pour la moitié des rendez-vous de la grossesse, chez les patientes du CHUM qui acceptaient cette option

— Supervision médicale de dialyse chapeautée par le CHUM pour un patient accompagné d’une infirmière à l’hôpital de La Tuque

Ailleurs au Canada

Le Québec et l’Ontario ne sont pas les seules provinces à avoir ouvert grand les portes à la télémédecine. Le Manitoba et la Colombie-Britannique ont aussi autorisé les médecins à réclamer au régime public d’assurance maladie le paiement d’une consultation vidéo ou par téléphone, selon une liste du Collège royal des médecins. Quant à l’Alberta et la Saskatchewan, elles ont autorisé ce paiement seulement pour les cas de COVID-19.