Six personnes ont contracté une maladie pulmonaire grave liée au vapotage au Québec au cours des six derniers mois. Dans tous les cas, les patients n’avaient consommé que des produits légaux contenant uniquement de la nicotine, a appris La Presse.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Ces cas aigus inquiètent les autorités de santé publique. « Dans un contexte où on voit une augmentation importante du vapotage chez les jeunes, tant et aussi longtemps que nous n’avons pas élucidé les causes de cette maladie chez ceux qui vapotent des produits légaux, on se doit de se garder une très grande réserve scientifique », affirme le Dr Stéphane Perron, de la Direction de la santé environnementale et de la toxicologie de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

Depuis septembre, à la suite de l’apparition de centaines de cas de maladies pulmonaires aiguës liées au vapotage (MPALV) aux États-Unis, le Canada a commencé à comptabiliser aussi ses cas. Le Dr Perron est responsable de la collecte des données au Québec.

Les informations disponibles jusqu’à maintenant laissent croire que la situation est différente ici de chez nos voisins du Sud. Aux États-Unis, la majorité des 2700 cas et 60 morts recensés depuis le 31 mars 2019 ont été associés à l’acétate de vitamine E, un produit utilisé dans certains liquides de vapotage contenant du THC (principal composé psychoactif du cannabis). Mais 14 % des cas américains concernaient tout de même des personnes ayant vapoté des produits ne contenant que de la nicotine, souligne le Dr Perron.

Au Canada, 9 des 17 cas de MPALV recensés jusqu’à maintenant touchent des personnes ayant consommé des produits contenant de la nicotine seulement.

L’industrie du tabac cherche à convaincre que tous les cas de maladies pulmonaires sont liés au cannabis. Ce n’est pas le cas.

Le Dr Stéphane Perron, de la Direction de la santé environnementale et de la toxicologie de l’Institut national de santé publique du Québec

« Pointe de l’iceberg »

Pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence et en toxicomanie, le Dr Nicholas Chadi croit que les premiers cas de maladies pulmonaires aiguës liées au vapotage qui apparaissent au Québec pourraient n’être que « la pointe de l’iceberg ». Beaucoup de gens peuvent présenter des symptômes moins graves et ne pas nécessairement faire de lien avec le vapotage.

Les résultats préliminaires d’une étude en cours auprès des pédiatres canadiens révèlent d’ailleurs que des dizaines de jeunes qui vapotent ont contracté des maladies pulmonaires ou éprouvé des problèmes respiratoires dans la dernière année. « On ne parle pas nécessairement de problèmes sévères. Mais de problèmes présents », illustre le Dr Chadi.

Les premiers cas de maladies graves liées au vapotage inquiètent aussi l’Association des pneumologues du Québec. Son président, le Dr Antoine Delage, souligne que différents types de lésions sont constatés chez les patients malades, ce qui laisse croire que plusieurs maladies pourraient être liées.

Le Dr Delage craint aussi l’apparition éventuelle de problèmes de santé à long terme. « Là, on voit les cas aigus. Mais on ne connaît pas les effets à long terme », dit-il. « Si on dit qu’il y a déjà des effets aigus et délétères liés au vapotage, ce n’est pas fou de dire qu’il y aura possiblement des effets chroniques à long terme », ajoute Mathieu Morissette, professeur agrégé au département de médecine de l’Université Laval et chercheur en pneumologie à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec.

Pour le Dr Perron, de l’INSPQ, tout comme il a fallu plusieurs années avant de se rendre compte de tous les effets secondaires du tabagisme, plusieurs années seront nécessaires pour comprendre tous les effets du vapotage.

On se rend compte qu’on n’a pas beaucoup de recul et qu’on ne sait finalement pas grand-chose par rapport aux problèmes de santé aigus et chroniques en lien avec le vapotage.

Le Dr Stéphane Perron, de la Direction de la santé environnementale et de la toxicologie de l’Institut national de santé publique du Québec

Le bémol

Cardiologue, directeur des services professionnels, de la prévention et de la réadaptation cardiovasculaire à l’Institut de cardiologie de Montréal, le Dr Martin Juneau se dit quant à lui « très sceptique » par rapport aux six cas de MPALV signalés jusqu’à maintenant au Québec.

Le Dr Juneau, qui assure ne recevoir aucun financement de la part des entreprises de tabac ou de vapotage, affirme qu’en Europe, où l’on compte plus de 20 millions de vapoteurs, pratiquement aucun cas de maladies graves liées à l’utilisation de produits légaux à la nicotine n’est rapporté. « Ça me semble étrange que l’on ait ici six de ces cas », dit-il. Le Dr Juneau soutient que dans plusieurs cas étudiés dans le monde, dont celui d’un adolescent ontarien, les analyses démontrent que les victimes avaient finalement consommé des produits contenant du cannabis.

Le Dr Perron est quant à lui formel : les cas québécois concernent des personnes ayant consommé des produits légaux ne contenant que de la nicotine. Des tests d’urine ont même été effectués chez les patients dont on doutait des antécédents de consommation. Le Dr Perron signale qu’en Europe, si aucune enquête nationale n’est faite comme c’est le cas actuellement au Canada, il se peut que « la majorité des cas passent sous le radar ».

Imperial Tobacco réagit

Questionnée sur ces cas de maladie grave liée au vapotage de produits légaux de nicotine, l’entreprise Imperial Tobacco mentionne que « de nombreuses questions restent sans réponse sur ces cas et, avant de faire de la spéculation, il serait important que les autorités fournissent des détails supplémentaires ». « Une chose que nous pouvons dire avec certitude, c’est qu’aucun organisme de santé public ne nous a contactés au sujet des produits que nous distribuons au Canada », a écrit l’entreprise par courriel. Imperial Tobacco dit n’avoir eu connaissance « d’aucun rapport liant [ses] produits de vapotage à base de nicotine à des cas de maladie aux États-Unis, au Canada ou ailleurs dans le monde ».

Qu’est-ce qu’une MPALV ?

Les gens atteints de maladie pulmonaire aiguë liée au vapotage (MPALV) présentent un essoufflement progressif, de la toux et des douleurs thoraciques. Beaucoup présentent aussi des symptômes gastro-intestinaux ou de la fièvre. Contrairement aux gens atteints d’asthme, les personnes qui ont une MPALV ont des atteintes aux poumons, visibles par des tests d’imagerie.

Le vapotage en trois questions

Quels produits sont impliqués ?

Un grand nombre de produits chimiques, dont plusieurs pouvant être toxiques pour les poumons, sont notamment présents dans les liquides de vapotage, affirme le Dr Nicholas Chadi, pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence et en toxicomanie. Difficile toutefois de savoir exactement ce qui se trouve dans ces liquides. Car Santé Canada n’oblige pas les entreprises qui les produisent à identifier leur contenu. « Même si on se les procure sur le marché légal, ce sont des produits très peu contrôlés dont on ne connaît pas tous les ingrédients », constate le Dr Chadi. Chercheur en pneumologie à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec, Mathieu Morissette ajoute qu’en plus de ne pas connaître les effets pulmonaires des nombreuses molécules présentes, leurs effets combinés sont aussi inconnus.

Moins nocive que la cigarette ?

La cigarette électronique est-elle moins nocive que la cigarette ? Les avis divergent à ce sujet. Tout en affirmant être « convaincu que ce n’est pas bon de vapoter », le cardiologue Martin Juneau de l’Institut de cardiologie de Montréal affirme que plusieurs études ont démontré que la cigarette électronique libère moins de produits chimiques que la combustion du tabac. Pour lui, il est « clair que la cigarette électronique est moins nocive que la cigarette ». « Ce n’est pas agréable pour moi d’être du même côté que l’industrie du tabac. Mais il faut regarder les faits », dit-il.

Sur le site de Santé Canada, on peut lire que « pour les fumeurs, le vapotage est moins nocif que le tabagisme ».

Le Dr Chadi affirme pour sa part que rien ne prouve actuellement que la cigarette électronique est moins nocive que la cigarette. « Puisque les risques à long terme du vapotage demeurent inconnus et qu’il y a tellement de variabilités entre les différents produits de vapotage, on ne peut pas affirmer que le vapotage est moins nocif que la cigarette », dit-il.

Président de l’Association des pneumologues du Québec, le Dr Antoine Delage estime qu’il est « difficile » de trancher cette question à l’heure actuelle, car « la littérature est très controversée ». Mais pour lui, le principal problème est que le vapotage est « une passerelle pour les jeunes pour commencer à fumer ». « Et ça, c’est un problème de santé publique », dit-il.

Bon outil pour cesser de fumer ?

Dans un document sur l’abandon du tabac publié lundi, le Collège des médecins du Québec invite les professionnels de la santé à « faire preuve de prudence au sujet de la cigarette électronique et [à] se tenir au courant des études qui évaluent son efficacité comme aide à l’abandon du tabac ». Car différentes études aux conclusions opposées existent.

La quasi-totalité des experts interrogés par La Presse estime que le vapotage n’est pas un bon outil de cessation tabagique. M. Morissette affirme qu’il n’y a « pas d’étude randomisée, solide » à ce sujet. « Peut-être arrivera-t-on un jour à un produit homologué de vapotage, qui serait prescrit sur ordonnance comme les timbres, avance le Dr Chadi. Mais pour l’instant, on n’a pas d’évidence claire que c’est un outil de cessation tabagique dans la forme où [les produits de vapotage] sont vendus actuellement. »

Le Dr Stéphane Perron, de l’Institut national de santé publique du Québec, juge ce débat « irritant ». Car selon lui, les études montrent qu’« à ce jour, on ne peut pas dire que c’est un moyen efficace de cesser de fumer ».

De son côté, le Dr Juneau soutient que plusieurs études ont montré que la cigarette électronique est un outil efficace de cessation tabagique. Pour lui, le refus des autorités de santé publique de le reconnaître relève de l’« idéologie ». « C’est une grosse erreur de ne pas recommander la cigarette électronique pour arrêter de fumer », dit-il. Le cardiologue dit utiliser avec succès cette approche depuis sept ans auprès de fumeurs endurcis ayant tenté d’autres outils.

Un groupe de six experts mandatés par Québec doit formuler d’ici au printemps des recommandations afin de mieux encadrer le vapotage au Québec. Le Dr Juneau fait partie de ce groupe. Il reconnaît être le seul à défendre sa position. Selon lui, cet outil doit être utilisé dans une perspective de « réduction des méfaits », comme le fait le Royaume-Uni. « On manque une chance d’aller vers une option efficace pour arrêter de fumer », dit-il.