(Québec) Québec n’a pas de données fiables sur l’accès aux services en santé mentale et sa statistique concernant le nombre de personnes en attente de soins doit être prise avec des pincettes.

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

C’est ce que révèle la vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, dans un « audit de performance » ciblant le ministère de la Santé et des Services sociaux. Cet audit se trouve dans son plus récent rapport annuel, déposé à l’Assemblée nationale le 8 octobre dernier.

Ses constats sur « la mesure difficile de la performance en santé mentale » étaient alors passés sous le radar. Ils prennent aujourd’hui une importance considérable alors que le thème se retrouve à l’avant-scène.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Guylaine Leclerc, vérificatrice générale du Québec

Le ministère de la Santé et des Services sociaux « ne parvient pas à obtenir des données fiables et de qualité à l’égard des services offerts en santé mentale », tranche Guylaine Leclerc. Elle ajoute que « la majorité des indicateurs spécifiques à la santé mentale ont été abandonnés, dont certains qui n’avaient pas dépassé le stade de développement ». Au cours des dernières années, Québec a ainsi mis de côté des données permettant de mesurer le temps d’attente et de savoir si les services en santé mentale sont donnés à l’intérieur de délais jugés raisonnables.

Il s’agit par exemple du « nombre d’usagers dont le délai d’accès aux services de 2e ou 3e ligne en santé mentale est supérieur à 60 jours », du « nombre d’usagers en attente d’une consultation médicale en psychiatrie ou pédopsychiatrie en clinique externe pour lesquels le délai d’accès excède le délai prescrit de 30 jours », ainsi que du « pourcentage d’usagers dont les services spécifiques de santé mentale de 1re ligne en CSSS ont débuté à l’intérieur de 30 jours ».

Il n’existe actuellement aucun système d’information permettant d’avoir une vue complète de tous les services de santé mentale reçus par un même patient, et donc de suivre son cheminement.

Extrait du rapport de Guylaine Leclerc, vérificatrice générale du Québec

Dans son plan stratégique 2019-2023, le Ministère a retenu un indicateur pour mesurer sa performance en la matière : le « nombre de personnes en attente d’un service en santé mentale ». Il y avait 16 310 personnes sur cette liste en date du 18 juillet, la plus récente donnée disponible, selon le ministre délégué aux Services sociaux, Lionel Carmant. Parmi ces personnes, environ 6000 étaient âgées de moins de 18 ans. L’objectif du gouvernement est « de couper de façon très significative si ce n’est pas dire éliminer » cette liste d’attente d’ici mars 2022, a affirmé M. Carmant lundi en annonçant l’ajout de 100 millions de dollars.

Or, « la réduction d’une liste d’attente ne signifie pas une diminution des délais », prévient la vérificatrice générale. « Les critères permettant de retirer des noms d’une liste d’attente doivent être bien définis », et « nous ne pouvons toutefois pas nous prononcer à ce sujet pour le moment ».

Un indicateur limité

Cette statistique sur le nombre de personnes en attente doit donc être prise avec des pincettes. Dans la fiche descriptive de cet indicateur, qu’on peut consulter sur le web, le Ministère sert lui-même une « mise en garde » au sujet de la donnée et souligne des « limites dans l’interprétation ».

« Les personnes en attente de services en santé mentale dans un GMF [groupe de médecine familiale], dans une installation Aire ouverte ou dans une clinique privée ne sont pas comptabilisées par cet indicateur », signale-t-il.

Qui plus est, « malgré les contre-vérifications faites systématiquement et la validation obligatoire en fin de période, il existe des risques de disparité de résultats dus à l’absence d’un cadre normatif ainsi que des possibilités d’erreur de saisie de données ».

Ces constats sont particulièrement embarrassants pour le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé. C’est lui qui, à titre de président du Conseil du trésor, avait demandé à tous les ministères de produire des plans stratégiques pour la période 2019-2023 afin de mettre en place « une véritable culture de gestion axée sur les résultats et sur la performance » au sein du gouvernement.

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Christian Dubé, ministre de la Santé et des Services sociaux

Un autre élément fait sourciller : dans son plan stratégique, le Ministère disait que 15 374 personnes se trouvaient sur la liste d’attente en 2019. Or, c’était presque deux fois plus en réalité, 28 445, si l’on se fie à son rapport annuel de gestion 2019-2020 déposé récemment à l’Assemblée nationale. « La mesure de départ initialement inscrite dans le Plan stratégique 2019-2023 (15 374) avait été saisie manuellement, selon certaines consignes pouvant porter à interprétation. Depuis, la méthodologie a gagné en fiabilité par de nouvelles consignes claires », explique le Ministère dans ce document. De toute évidence, on a donc sous-estimé les besoins en santé mentale depuis des années en raison d’une mauvaise méthodologie.

Selon ce rapport de gestion, d’ici mars prochain, l’objectif est de réduire sous la barre des 10 000 le nombre de personnes en attente, puis réduire celui-ci à 4267 d’ici mars 2022. Ces cibles ont été fixées avant l’annonce du ministre Carmant, lundi.