Je sais que cette chronique porte un drôle de titre. Essayez de le lire à voix haute. Mieux, si vous le lisez avec l’être aimé, demandez-lui de prendre un crayon, un papier, puis lisez-lui soutientechbdcoviddqepe…

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Et demandez-lui de retranscrire ce qu’il entend.

Vous allez voir, c’est ardu. Il faut une attention de tous les instants et il faut posséder une ouïe presque parfaite.

P ou D, chéri ?

Deux D ? Un ? OK, OK, deux D…

Les 23 lettres qui coiffent cette chronique sont les 23 premières lettres d’une adresse de courrier électronique inventée par le centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Chaudière-Appalaches pour les citoyens en attente d’un résultat de test de coronavirus.

Si un citoyen n’a pas ses résultats après trois jours, il est invité à envoyer un message à ladite adresse, dont je ne vous ai même pas encore donné toutes les lettres. L’adresse complète est la suivante (prenez une grande, grande respiration) : soutientechbdcoviddqepe.cisssca@ssss.gouv.qc.ca

OK, ici, vous allez me dire, Monsieur le chroniqueur, oui, bon, l’adresse électronique est absurde (1), mais le monde n’a qu’à cliquer sur l’adresse pour que s’ouvre la messagerie ou alors on n’a qu’à faire un copier-coller avec ledit courriel…

Que nenni ! Dans quel monde de simplicité vivez-vous pour penser ça ?

Dans une dimension normale de l’univers, les citoyens en attente d’un résultat de test de dépistage pourraient faire exactement cela : cliquer sur l’interminable courriel ou alors faire un copier-coller. Deux clics et hop ! on y est, on envoie le courriel…

Sauf que non, ce n’est pas si simple, au CISSSCA : l’adresse est écrite sur une image de format JPEG. Traduction : on ne peut pas cliquer sur l’adresse pour ouvrir sa messagerie. Et on ne peut pas copier le courriel pour le coller dans la ligne « destinataire » de sa messagerie.

Il faut retranscrire, lettre par lettre, les 30 lettres du préfixe de ce courriel ! Et les 12 qui suivent après l’arobas.

J’ai une pensée pour les vieux, pour les durs d’oreille, qui se sont fait dicter ces 30 lettres au téléphone.

J’ai une autre pensée pour l’insondable bêtise d’une machine bureaucratique qui a accouché de cette adresse de courriel. Sans oublier tous ceux qui – avant la mise en ligne – n’ont vu là aucune espèce de bogue. Chef, oui, chef !

Des fois, quand je tombe sur une absurdité bureaucratique – publique ou privée –, je me fais une réflexion : c’est bien sûr complètement fou pour les utilisateurs, mais c’est parfait pour la machine. La machine, elle, vit très bien avec cette connerie. La machine a intégré l’absurdité et va trouver toutes sortes de motifs pour la justifier. Parce que l’absurdité en question convient à la logique de la machine.

Un exemple : Montréal-Nord, le printemps dernier. Montréal-Nord était alors un foyer d’éclosion inquiétant de coronavirus. À un point tel que le DHoracio Arruda avait débarqué à Montréal-Nord un vendredi. On incitait les gens à aller se faire tester, au plus vite…

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le Dr Horacio Arruda lors de sa visite à Monréal-Nord le 8 mai dernier

Puis, le lundi suivant en cours de journée, le bruit a commencé à courir : la seule clinique de dépistage de Montréal-Nord allait fermer lundi, en fin de journée !

Décision du CIUSSS local.

> (Re)lisez la chronique sur cette histoire

Il a fallu que la mairesse de Montréal-Nord, Christine Black, fasse connaître sa colère privément et publiquement pour que le CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal change d’idée et s’adapte à la réalité des citoyens de Montréal-Nord… Et pas le contraire, ce qui fut le réflexe initial du CIUSSS-Machin.

Pour le CIUSSS local, il y avait sans doute tout un buffet de bonnes raisons justifiant la fermeture de cette clinique, buffet probablement établi par une-table-de-pilotage-composée-des-parties-prenantes-intéressées…

Mais pour les familles de Montréal-Nord, pour les gens qui devaient se faire tester, c’était une décision parfaitement stupide et injustifiable. Personne dans le CIUSSS du Nord-de-l’Île n’y a vu de problème… Jusqu’à ce que la communauté se fâche publiquement.

Le monstre de la Santé me fait penser à un jouet bien apprécié des enfants, la voiture téléguidée. Quand les piles sont neuves, le jouet répond à toutes les commandes, à la vitesse de l’éclair… Vous me voyez venir ? Le monstre de la Santé est une voiture téléguidée aux piles sur le bord de mourir. Ça explique que malgré les commandes du ministre de la Santé, la machine frappe les cadres de porte à répétition…

D’où cette chronique sur l’adresse électronique soutientechbdcoviddqepe.cisssca@ssss.gouv.qc.ca incopiable et pas cliquable, adresse inventée par un CISSS : pour rappeler que la machine de la Santé qui fut, qui est et qui sera notre premier rempart de défense contre le coronavirus est une machine absurde et pataude qui oublie bien souvent de faciliter la vie du monde qui la fait vivre : les citoyens.

Il faut le dire. Le redire.

Et il faut en rire un peu, des fois…

Je félicite à cet égard le scripteur Nicolas Boisvert, pour la meilleure blague au sujet de cette adresse courriel ridicule : on dirait une adresse inventée par un chat qui a marché sur un clavier…

Parce que dqepe, sérieux, ça veut dire quoi ?

On m’a éclairé : ça veut dire « Direction de la qualité, de l’évaluation, de la performance et de l’éthique », la DQEPE. Chacun des CISSS et des CIUSSS du Québec a une DQEPE…

Qualité, évaluation, performance…

Oui, ce sont les mots qui nous viennent en tête quand on regarde cette indéchiffrable adresse électronique imaginée par le CISSS de Chaudière-Appalaches, soutientechbdcoviddqepe.cisssca@ssss.gouv.qc.ca…

P. -S. : J’ai fait une demande d’entrevue audit CISSS à propos du processus de gestation – nul doute fascinant – de cette adresse électronique complètement folle…

J’attends encore une réponse.

1. C’est Benjamin Aubert, du FM 93 à Québec, qui a été le premier à parler de cette absurdité