Les ados sont interdits dans les bars, mais des milliers d’entre eux fréquentent légalement des raves sans alcool où des drogues dangereuses pullulent. Des soirées parfois mortelles : en un an, au moins deux jeunes de la Rive-Sud sont morts dans des fêtes technos accessibles dès 16 ans.

Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

Des experts en dépendance remettent en question l’accessibilité de ces évènements à des mineurs, qui constitueraient souvent la majorité des participants. Bars fermés, raves ouverts : un système de deux poids, deux mesures « incohérent », selon une coroner.

Gabriel F. avait 16 ans lorsqu’il a fait une surdose mortelle au rave Bass Ship 3, tenu en octobre 2018 au Palais des congrès de Montréal.

PHOTO TIRÉE D'UNE VIDÉO VIMEO DU RAVE BASS SHIP 3

Aperçu de la soirée Bass Ship 3, en 2018

Les ados y étaient autorisés dès 16 ans puisqu’on n’y servait pas d’alcool. La drogue y était si ouvertement distribuée qu’au moins un trafiquant s’y promenait avec une affiche indiquant « MDMA à vendre », selon l’enquête sur la mort de l’adolescent.

Ce soir-là, Gabriel a cru acheter et consommer trois comprimés de MDMA (communément appelé ecstasy), alors qu’il s’agissait en fait de MDA, une substance cousine, mais beaucoup plus toxique.

« Il semblait avoir des convulsions debout » à l’arrivée des secouristes, a relaté Me Marie-Pierre Charland, coroner chargée de faire la lumière sur sa mort. Le cœur de Gabriel a arrêté de battre 40 minutes plus tard. Les médecins du Centre hospitalier de l’Université de Montréal ont sorti l’artillerie lourde, mais n’ont pas pu le sauver.

« C’était un ange, cet enfant-là », s’est remémoré son père, dans une brève discussion téléphonique avec La Presse.

Huit personnes ont été prises en charge par les ambulanciers ce soir-là, dont un autre jeune de 16 ans.

« Je ne comprends pas »

L’omnipraticienne Marie-Eve Morin travaille depuis dans le milieu des raves : la Clinique Caméléon, qu’elle a fondée, se déplace dans des évènements pour offrir aux fêtards de tester la substance qu’ils viennent d’acheter.

« Je ne comprends pas qu’on ouvre ces évènements-là à des mineurs. Je n’ai jamais compris », a-t-elle laissé tomber dès le début de sa conversation avec La Presse. « C’est très jeune. »

« Imaginez : si on les ouvre à partir de 16 ans, c’est qu’il y a des jeunes de 14 et 15 ans qui réussissent à entrer », a-t-elle continué. « Je pense [que les promoteurs] se basent plus sur des questions économiques que sur des questions de santé publique. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Marie-Eve Morin

La très grande majorité des gens qui vont là consomment des substances illicites. On n’arrête pas de dire que le pot, c’est dangereux pour le développement du cerveau avant 25 ans. Imaginez ces drogues-là !

La Dre Marie-Eve Morin

Selon le rapport de la coroner Marie-Pierre Charland, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) estime que lorsqu’un rave accepte les mineurs, son public devient rapidement composé à environ 80 % de mineurs.

« Quand ce n’est pas 18 ans et plus, il y a souvent une très grande proportion de jeunes qui sont là », a confirmé Marie-Anik Blanchet-Gagnon, du Groupe de recherche et d’intervention psychosociale, qui travaille elle aussi dans les raves. « Il y a de la drogue autant. »

La travailleuse sociale a d’ailleurs remarqué que les fêtards plus jeunes sont souvent plus téméraires dans leur consommation. « Juste à 18 ans par rapport à 16 ans, il y a quand même une maturité [plus grande] par rapport à la prise de risque, à la gestion du lendemain », a-t-elle dit. « C’est plus rare de pouvoir sortir légalement pour [les mineurs], donc ils se disent qu’il faut que ça “vaille la peine”. »

« Une équipe de sécurité complète »

Benoit Lamy, représentant du rave Bass Ship, a refusé d’accorder une entrevue à La Presse.

Dans une déclaration transmise par courriel, il a toutefois contesté cette évaluation de la police. « La portion de jeunes âgés de 16 ans était inférieure à 20 % », a-t-il écrit.

« Nous avions une équipe de sécurité complète et une équipe spécialisée en fouille qui avait pour mandat de faire des fouilles complètes et non partielles. Nous avions aussi une équipe de sécurité mobile qui était en liaison avec la police. Nous avions aussi une équipe médicale complète sur les lieux », a-t-il aussi écrit. 

Aucune substance illicite n’était tolérée. Elles ont toutes été remises aux policiers dans des boîtes appropriées fournies par les policiers eux-mêmes.

Extrait du courriel de Benoit Lamy, du rave Bass Ship

L’édition suivante du rave, Bass Ship 4, tenue deux mois plus tard, n’était accessible qu’aux personnes majeures. La dernière, Bass Ship 5, tenue au Stade olympique, a ramené son âge minimal à 16 ans.

L’entreprise Midway Group, propriétaire du célèbre Beachclub de Pointe-Calumet, est associée à l’organisation de ces raves, s’occupant de leur promotion et de l’embauche des artistes qui s’y produisent. Son porte-parole, Nicolas Archambault, a renvoyé La Presse à Bass Ship.

De son côté, le Palais des congrès a déploré l’évènement. « Il s’agit d’un triste incident et nous sommes de tout cœur avec la famille et les proches » du jeune, a affirmé l’organisation par l’intermédiaire de son porte-parole Renaud Martel-Théorêt.

« On a tout fait pour qu’il vienne avec nous »

Alec Paré avait 19 ans lorsqu’il est mort au festival Valhalla Sound Circus, un rave sur plusieurs jours organisé chaque été dans différentes régions du Québec. L’édition de juillet dernier se tenait dans un village isolé de l’Outaouais. Toute personne de 16 ans et plus pouvait s’y rendre.

PHOTO TIRÉE DU SITE D'URGEL BOURGIE, FOURNIE PAR LA FAMILLE

Alec Paré

« On a tout fait pour qu’il vienne avec nous en vacances, mais il n’a rien voulu savoir, s’est souvenu son père, Mario Paré. Il voulait absolument y aller. On lui a dit de ne pas y aller. »

Paul Levesque, de la Coopérative des paramédics de l’Outaouais, a indiqué qu’en plus d’Alec Paré, un autre jeune adulte ainsi qu’une mineure avaient eux aussi été transportés à l’hôpital au cours de l’évènement après y avoir consommé de la drogue. « C’étaient des appels donnés en haute priorité, où il y a une urgence pour la vie », a-t-il dit.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU FESTIVAL VALHALLA SOUND CIRCUS

Le festival Valhalla Sound Circus, en juillet dernier, se tenait dans un village isolé de l’Outaouais.

Big Tooth, l’entreprise qui organisait l’édition 2019 de Valhalla Sound Circus, n’a pas rappelé La Presse. Elle s’est adjoint les services de Bass Ship pour l’édition prévue l’été prochain.

La coroner Marie-Pierre Charland a recommandé qu’un plus grand nombre de cliniques d’analyse de substances soient implantées dans les raves.

« La réalité demeure et restera que plusieurs personnes consomment des drogues illicites lors des fêtes technos, consommation que je n’encourage ici nullement », a-t-elle écrit. « J’encourage le développement, le soutien et la mise en place de mesures visant la réduction des méfaits [dont] des mesures ciblant spécifiquement les personnes plus jeunes et mineures. »

Frédéric Maari, spécialiste en dépendances au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSS) du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, prône aussi une approche de réduction des méfaits.

« Interdire, ça encourage la clandestinité, et la clandestinité, ça augmente les facteurs de risque. C’est comme ça que je le vois », a-t-il dit. « Plus on restreint les accès, plus on dirige les gens vers des milieux moins sécuritaires. »