Consulter son médecin sans visiter son cabinet ? C’est de plus en plus courant aux États-Unis, où plus de la moitié des cabinets de médecine familiale répondent aux questions de leurs patients par téléphone et 20 % par courriel, selon une nouvelle étude. Au nord de la frontière, aucun chiffre n’existe pour le Québec, mais l’Ontario progresse rapidement en ce sens.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Plus de courriels, moins de téléphone

Des visites moins fréquentes, mais plus longues : telle est la conclusion d’une vaste étude sur les cliniques de médecine familiale américaines ayant porté sur 3,2 milliards de visites médicales en 2008 et 2015, publiée en novembre dans la revue Annals of Family Medicine. « Nous pensons que les cliniques utilisent la technologie pour régler certains problèmes mineurs avec leurs patients habituels sans visite à la clinique », explique l’auteure principale de l’étude, Aarti Rao de l’École de médecine Mount Sinai, à New York. « Le nombre de visites par patient pour des soins préventifs a augmenté de 3 % entre 2008 et 2015, et les visites pour des problèmes aigus et pour le suivi de problèmes chroniques, comme l’hypertension, ont beaucoup diminué, parfois de plus de 10 %. Les visites sont 12 % plus longues. Et la proportion de cliniques qui font un suivi électronique avec leurs patients, par courriel ou texto, a doublé à 20 %. »

L’Ontario à l’avant-garde

Créé en 2006 par la fusion de trois organismes de télémédecine, le Réseau de télémédecine de l’Ontario (OTN) met les bouchées doubles depuis quelques années. « Au départ, il s’agissait surtout de consultations entre médecins et spécialistes, mais nous avons depuis 2017 une plateforme sécurisée de consultation vidéo pour les patients », explique le PDG d’OTN, Ed Brown. « Plus d’une centaine de médecins y participent en ce moment, et les consultations vidéo sont remboursées par l’assurance maladie depuis cette année. La prochaine étape est le texto. Les premiers résultats du projet-pilote montrent que 60 % des problèmes qui normalement nécessiteraient une visite dans une clinique peuvent se résoudre par texto. » La rémunération par texto est 25 % inférieure à une consultation en chair et en os et est réservée aux patients déjà inscrits chez un médecin.

Des projets au Québec

Début décembre, le CHUM a lancé un projet pilote de suivi de patients atteints d’insuffisance cardiaque par télémédecine. Le projet Continuum permettra aux patients d’interagir de manière électronique, par une plateforme sécuritaire, avec leurs médecins pour s’assurer que leurs traitements sont adéquats, afin de limiter les visites à l’hôpital. D’autres systèmes de télémédecine existent, pour les suivis en région éloignée. Mais les communications par vidéo, texto ou courriel entre patients et médecins de famille ne sont pas encore au menu au Québec. « On travaille intensément là-dessus », dit toutefois Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins. « On veut mettre sur pied un groupe de travail pour favoriser les communications électroniques patient-médecin par des canaux sécurisés. La difficulté que ça pose, c’est que les moyens de communication ne respectent pas les juridictions. Un patient québécois pourrait faire affaire avec un médecin d’ailleurs. Qui assure la qualité de l’acte ? Où sont consignées les données confidentielles du dossier du patient ? Tous les organismes régulateurs s’interrogent sur la façon de faire. » Est-ce que la télémédecine peut, comme le montre l’étude américaine, améliorer l’accès aux médecins tout en réduisant le nombre de consultations face à face ? « Peut-être, mais il faut se fier à ce que le patient dit », estime le Dr Robert.

Le téléphone pour les personnes âgées

« Pour les personnes âgées, le téléphone est LA technologie. » Cette chronique du magazine Canada Healthcare Manager en octobre mettait en lumière un écueil important sur la route de la télémédecine. OTN en Ontario s’y heurte-t-il ? Non, pas à en croire les premiers résultats. « Le niveau de satisfaction est élevé dans toutes les catégories d’âge, dit le Dr Brown. Dans notre programme Telehomecare, où les patients transmettent des signes vitaux par tablette, la majorité des patients sont âgés et une trentaine ont plus de 100 ans. »

Le télécopieur

Depuis quelques années, des articles ont commencé à décrire l’embarras de jeunes médecins qui doivent se servir d’un télécopieur pour demander des dossiers médicaux à un autre hôpital. Est-ce que la télémédecine sonnera finalement le glas du télécopieur ? « On dit souvent à la blague que sans le système de santé, l’industrie du télécopieur n’existerait plus, dit le Dr Brown d’OTN. Même avec nos efforts, la prescription électronique aux pharmacies n’existe que dans quelques poches. » Mais Donald Pathman, un médecin de l’Université de Caroline du Nord qui signait un éditorial accompagnant l’étude sur la télémédecine dans Annals of Family Medicine, témoigne que dans les grandes cliniques de son État, le télécopieur est de plus en plus rare pour communiquer avec les pharmacies. « Personnellement, je ne fais plus de renouvellements de prescriptions, dit le Dr Pathman en entrevue. Mais l’assistant-médecin qui traite les demandes chez nous fait presque toujours ça de manière électronique, pas par télécopieur. » L’assistant-médecin est l’équivalent américain de l’infirmière praticienne spécialisée, ou « super-infirmière ».