L’Université Laval se dissocie de propos tenus par l’un de ses professeurs de clinique lors d’une récente table ronde sur l’homéopathie tenue à Montréal et organisée par l’entreprise de produits homéopathiques Boiron.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

« Comme clinicien, depuis 1974 que je conseille […] l’homéopathie. C’est clair qu’il y a plus que l’effet placebo », a dit le Dr Jean Drouin, le 19 novembre, lors de la table ronde. Ce dernier n’a pas été rémunéré pour sa participation à l’évènement, affirme la porte-parole de Boiron, Sylvie Piché.

Questionné par La Presse après la table ronde, le Dr Drouin a dit toujours privilégier le diagnostic et le traitement médical en premier lieu avec ses patients. Et ne jamais remplacer un traitement médical par de l’homéopathie. « Dans le diabète, dans les ulcères d’estomac, dans les maladies cardiaques… [pour] toutes ces affaires-là, je n’utilise pas l’homéo[pathie]. Par contre, [pour] les troubles de sommeil légers, les gens qui ont mal à la gorge, les rhumes… un peu tout ça, ça fonctionne très bien », a-t-il dit.

Le Dr Drouin a souligné toujours avoir dans ses poches un produit homéopathique pour le rhume et ses symptômes. « Si aujourd’hui, le nez commence à me couler dans la demi-heure qui suit, je vais prendre ça. Je te garantis que dans l’heure qui suit, il va arrêter de couler », a-t-il dit.

Le Dr Drouin a dit tester l’efficacité du produit avec ses étudiants en médecine. « Je mets des oignons sur la table de mes 50 étudiants en médecine. Je dis : “Coupez des oignons. Notez vos symptômes […].” Un sur deux, je mets un placebo, l’autre, je mets le vrai. Ben ça marche tout le temps », a raconté le Dr Drouin.

Questionnée à ce sujet, l’Université Laval a déclaré que de telles expériences « ne font pas partie des pratiques d’enseignement » de l’établissement.

Invité à s’expliquer jeudi, le Dr Drouin a précisé à La Presse avoir mené ces expériences auprès des étudiants avec des oignons dans les années 80 et ne plus le faire aujourd’hui.

Rappel à l’ordre

Le Dr Drouin, qui est aussi formé en acupuncture et en ostéopathie, a un statut de professeur de clinique à la faculté de médecine de l’Université Laval. Il intervient également « de manière contractuelle dans un cours sur la santé intégrative à la faculté de médecine, à raison de deux heures par année, explique la porte-parole de l’Université Laval, Andrée-Anne Stewart. Ce cours vise à informer les étudiants en médecine des traitements non pharmacologiques accessibles à la population ».

Mme Stewart rappelle que le Dr Drouin a droit à la liberté de l’enseignement et à la liberté d’expression, mais que, comme tout professeur de clinique, il doit « répondre à des exigences propres au milieu universitaire, notamment le devoir de soumettre ses propos à la validation par les pairs ». Il doit aussi s’assurer que ses propos « respectent les règles de son ordre professionnel ». « Nous communiquerons avec M. Drouin afin de lui transmettre ces précisions », a dit Mme Stewart.

Le Dr Drouin soutient que son opinion exprimée lors de la table ronde sur l’homéopathie est « personnelle », mais basée sur son expérience clinique et sur une étude citée par des représentants de l’Homeopathy Research Institute qui montre que l’homéopathie est de 5 % à 10 % plus efficace qu’un placebo.

Pas plus efficace

Chef du département de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal, le Dr Alain Vadeboncoeur affirme que dans l’état actuel de la science, la seule efficacité prouvée de l’homéopathie demeure l’effet placebo et que tout médecin doit, selon son code de déontologie, diffuser des informations basées sur des données probantes. « Tu as encore plus de responsabilités quand tu parles publiquement », dit le Dr Vadeboncoeur, lui-même souvent cité dans les médias.

Si quelques études semblent prêter une certaine efficacité à l’homéopathie, on ne peut se baser sur ces anecdotes pour confirmer son efficacité, affirme pour sa part le directeur du Bureau pour la science et la société de l’Université McGill, Joe Schwarcz.

Avec tout ce qui est publié aujourd’hui, tu peux toujours trouver une étude qui confirme ce que tu cherches. Mais c’est l’accumulation de recherches fiables qui amène des preuves.

Joe Schwarcz, directeur du Bureau pour la science et la société de l’Université McGill

Secrétaire du Collège des médecins du Québec, le Dr Yves Robert souligne que le code de déontologie des médecins oblige ceux qui prennent la parole publiquement à émettre « des opinions conformes aux données actuelles de la science médicale ». Or, dans le cas de l’homéopathie, un « large consensus scientifique existe qui dit que ça n’a pas plus d’effet qu’un placebo », dit le Dr Robert.

Ce dernier ne peut dire si des actions disciplinaires seront entreprises contre les médecins qui appuient publiquement l’homéopathie puisque cette responsabilité incombe au syndic du Collège, dont les enquêtes sont confidentielles.

Le Dr Drouin reconnaît que plus d’études doivent être faites en homéopathie. Mais pour lui, des discussions devraient être entamées au Collège des médecins pour « mettre le patient au centre » des décisions et faire une place à l’homéopathie dans certains cas bien précis.